Le Moine de M. G. Lewis

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~ 4ème de couverture ~

Un seul roman : il n’en faut pas plus à Horace Walpole pour conduire la sensibilité romanesque de son temps sur de nouvelles voies. Le Château d’Otrante (1764) inaugure le genre du récit gothique, où le passé tient le présent à la gorge et où un Moyen Âge angoissant empiète sur les Lumières. La mixité générique de ce livre fondateur, où le sublime coexiste avec le grotesque en vertu d’un hiatus emprunté à Shakespeare, va essaimer pendant près d’un siècle. Les romanciers gothiques anglais tirent parti de la passion la plus invasive et la mieux ancrée dans la psyché : la peur. Macabres et spectaculaires, situées au cœur de demeures hantées ou de souterrains parsemés d’ossements, leurs histoires doivent produire des émotions extrêmes, en premier lieu la terreur et la pitié. Confronté à la noirceur d’âme de « héros » monomaniaques et déviants prêts à briser tous les tabous (inceste, matricide, viol), le lecteur va de frayeur en horreur avant de compatir aux malheurs des victimes – de sexe féminin pour la plupart. En 1796, Le Moine de M. G. Lewis atteint les sommets en matière de sensationnalisme, avec une forte dimension érotique et mortifère qui fit beaucoup pour le succès de ce roman, toujours actif aujourd’hui. En 1818, la jeune Mary Shelley parachève cette tradition en donnant naissance à une créature monstrueuse qui se nourrit des mythes de Prométhée et de Faust. Elle met en discours un concept inouï : l’assemblage, à partir de morceaux de chair morte, d’un être humain, par le docteur Victor Frankenstein, qui fait fi de la sexualité et de la reproduction biologique. Féconde invention…

~ Mon humble avis ~

Le Moine est sans doute le roman gothique le plus connu avec ceux d’Ann Radcliffe. Assez fan de ce qui se fait dans le genre, et curieuse de découvrir ce « chef d’œuvre », je me suis lancée dans ce livre à l’atmosphère plus que jamais gothique, où la perversion atteint son paroxysme, où le paraître cache des psychologies tourmentées autant qu’on peut l’être, où la peur est utilisée comme le moteur principal d’une histoire absolument glauque et transgressive pour la morale et les valeurs de l’époque, comme pour les tabous qui parcourent toute société humaine – civilisée, du moins. Bref, Le Moine a été écrit par le jeune anglais Matthew Gregory Lewis en 1796 et raconte la chute du religieux Ambrosio, un moine madrilène qui provoque l’admiration des foules qui viennent l’écouter chaque jeudi pour son éloquence incroyable et son exemple de vertu parfaite. Mais la vraie personnalité de cet homme va très vite apparaître aux yeux du lecteur, lorsqu’il va découvrir les tentations du désir et les tourments qui succèdent à la transgression.

Même si je savais que le moine Ambrosio serait le protagoniste de l’histoire, j’avoue que j’ai été très déçue en constatant que le roman, dans la première partie, nous faisait apparaître le précipice vers lequel le héros tendait, pour au final nous emmener totalement ailleurs, à travers le récit de don Raymond, un autre personnage. Ce dernier commence à expliquer à son ami pourquoi il n’a pas pu donner de nouvelle à sa bien-aimée, enfermée dans un couvent, et bien décidée à prendre le voile depuis que son mec lui a posé un lapin. Seulement le gars va vraiment replonger dans ses souvenirs et t’emmener bien loin de la temporalité de l’action, et raconter les obstacles qui se sont juchés les uns après les autres entre lui et sa tendre Agnès (c’est comme ça qu’elle s’appelle). Bon, soit, après tout il vit des aventures assez tumultueuses, et qui donneraient la chair de poule à n’importe quel lecteur, mais bon Dieu pourquoi tant de longueur, je sais bien qu’il faut bien créer du suspens mais pour moi son récit est tellement détaillé que j’en ai perdu le fil de l’histoire, d’autant que le tout est assez prévisible.
J’ai été contente de retrouver le moine Ambrosio dans la deuxième partie. Ce personnage qui se cache derrière le masque d’un saint, nous voyons tout de suite, nous, lecteurs, ce qu’il est vraiment. Imaginez 30 ans d’une vie à se construire une telle réputation par pure vanité, imaginez que votre vie n’est qu’une illusion, qu’au fond de vous brûle mille désirs que vous ne calculez même pas… Et là, un beau jour, on vous pousse au vice, sans crier gare… Car c’est bien une belle jeune femme (habilement dissimulée dans l’enceinte du monastère) qui vient vous déclarer son amour et son admiration… Le moine, d’abord très vaniteux, est flatté, et pour le reste : imaginez 30 ans d’abstinence, tout ça pour la gloire de passer pour un saint : la résistance s’avère très compromise ! Inutile de dire que la digue va très vite céder. Alors voilà, j’ai adoré ce personnage de tyran gothique, esclave de ses propres désirs, monstre par ce qu’il est capable de faire subir, c’est un personnage effroyable, inhumain mais qui pourtant n’est pas totalement dénué de remords et de tourments, bref : un héros complexe, à la psychologie très sombre, comme je les aime.
S’il y a bien une chose qui m’attirait dans ce livre, c’est aussi le décor, les cryptes, ces pièges de l’oubli enfouis au fin fond du souterrain sous le cimetière, la mise en scène de M. G. Lewis est très habile pour provoquer la peur pendant que les personnages arpentent à tâtons ces allées funestes plongées dans l’obscurité.
L’amour et la mort sont des thèmes toujours entremêlés dans ce récit, comme si la mort venait toujours se dresser en obstacle à l’amour, à moins que la mort ne fasse partie de l’amour ? En tout cas rien n’est jamais simple et c’est envers de jeunes femmes innocentes, dans la fleur de l’âge, et qui ne connaissent encore rien à l’amour que le moine va se pencher, va nourrir de terribles desseins.
M. G. Lewis met aussi en évidence le danger des superstitions, centrales dans l’intrigue, en montrant tout ce qu’elles peuvent avoir de néfastes sur les hommes, en les conduisant à commettre des actes dignes de la pire barbarie – que ce soit chez les religieux comme chez le peuple. Si le roman a choqué à sa parution, c’est aussi parce que, outre le fait de mettre en scène un moine débauché, aux péchés les plus graves – c’est aussi parce que le catholicisme est parfois violemment pointée du doigt, même si l’auteur reste prudent.
Même si je ne peux pas expliquer pourquoi pour ne pas spoiler, je dois dire que la fin m’a beaucoup surprise mais dans le mauvais sens, j’ai eu l’impression que l’auteur se dédouanait de ce qu’il exprimait dans son roman, qu’il voulait revenir sur sa prise de risque en proposant une fin conventionnelle.

Malgré une atmosphère très sombre, des personnages très complexes et des thèmes très justement abordés, je reste vraiment sur ma faim avec Le Moine. Certes le roman m’a rassasiée en perversion, sadisme et penchants morbides, mais je l’ai trouvé assez bancal dans sa construction et vraiment trop bavard pour être efficace. Je pensais l’adorer mais c’est un fait : je suis déçue, dommage !

Le Château d’Otrante de Horace Walpole

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Un seul roman : il n’en faut pas plus à Horace Walpole pour conduire la sensibilité romanesque de son temps sur de nouvelles voies. Le Château d’Otrante (1764) inaugure le genre du récit gothique, où le passé tient le présent à la gorge et où un Moyen Âge angoissant empiète sur les Lumières. La mixité générique de ce livre fondateur, où le sublime coexiste avec le grotesque en vertu d’un hiatus emprunté à Shakespeare, va essaimer pendant près d’un siècle. Les romanciers gothiques anglais tirent parti de la passion la plus invasive et la mieux ancrée dans la psyché : la peur. Macabres et spectaculaires, situées au cœur de demeures hantées ou de souterrains parsemés d’ossements, leurs histoires doivent produire des émotions extrêmes, en premier lieu la terreur et la pitié. Confronté à la noirceur d’âme de « héros » monomaniaques et déviants prêts à briser tous les tabous (inceste, matricide, viol), le lecteur va de frayeur en horreur avant de compatir aux malheurs des victimes – de sexe féminin pour la plupart. En 1796, Le Moine de M. G. Lewis atteint les sommets en matière de sensationnalisme, avec une forte dimension érotique et mortifère qui fit beaucoup pour le succès de ce roman, toujours actif aujourd’hui. En 1818, la jeune Mary Shelley parachève cette tradition en donnant naissance à une créature monstrueuse qui se nourrit des mythes de Prométhée et de Faust. Elle met en discours un concept inouï : l’assemblage, à partir de morceaux de chair morte, d’un être humain, par le docteur Victor Frankenstein, qui fait fi de la sexualité et de la reproduction biologique. Féconde invention…

~ Mon humble avis ~

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Horace Walpole

Pour Halloween je me suis plongée avec délectation dans l’histoire gothique de Horace Walpole : Le Château d’Otrante. Publié anonymement en 1764, ce court roman seulement composé de cinq chapitres, fait partie de ce mouvement littéraire très vaste qu’est le roman noir ou roman gothique. Et pour cause ! Ce petit roman est en fait considéré comme le premier du genre, la matrice qui donnera naissance à ces œuvres d’une inquiétante étrangeté, de M. G. Lewis en passant par Ann Radcliffe, sans oublier Mary Shelley et son célèbre Frankenstein. Le Château d’Otrante raconte l’histoire d’une famille et de sa destinée tragique. Manfred, prince d’Otrante dans l’Italie du Moyen-Âge, veut à tout prix assurer sa descendance. Mais son seul fils, Conrad, pour lequel il avait contracté une alliance avec la fille du marquis de Vicence, est très malade, et il meurt dans des circonstances particulièrement bizarres et inquiétantes juste avant la cérémonie du mariage. En effet, il est retrouvé complètement écrasé dans la cour du château, sous un immense heaume de marbre, tombé du ciel. D’une originalité fondatrice et féconde, Le Château d’Otrante est un roman extrêmement riche et innovant du point de vue littéraire, tout en étant peuplé d’images et de bruits à vous faire frissonner !

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Strawberry Hill, le château de Horace Walpole dont il s’est inspiré pour le château fictif d’Otrante © A. F. Kersting

Tout d’abord, il faut préciser que si Horace Walpole a beaucoup innové en matière d’écriture, la sienne n’en reste pas moins très liée avec l’écriture dramaturgique. Nous sommes au XVIIème siècle, et la création artistique est fortement influencée par les règles du théâtre classique ! Même s’il s’agit bien d’un roman, difficile de ne pas se rendre compte que sa structure ressemble beaucoup à celle d’une pièce de théâtre. Je trouve cela dommage dans la mesure où elle resserre l’intrigue, ne gardant que les éléments qui vont la faire avancer, or je n’aurais pas été contre quelques descriptions sur les décors du château et de la forêt environnante, propices à de sombres rêveries… La terreur émane tout de même à travers les souterrains opaques d’obscurité dans lequel s’enfonce Isabella, la promise de Conrad, où encore lorsque le beau héros Théodore se lance à la poursuite d’un mystérieux fugitif dans une grotte réputée pour être peuplée d’esprit malins. Le château quant à lui, bien que peu détaillé, est un personnage à lui seul, tant il enferme entre ses créneaux les personnages, réduits à affronter l’horreur que porte en elle toute leur destinée.
S’il y a bien par contre une chose qui peut faire fuir le lecteur, c’est l’écrasante omniprésence du dialogue. Un critique s’étant amusé à le mesurer, il a trouvé qu’il comprenait 80 à 85 % du roman ! Encore une conséquence du modèle qu’est le théâtre ; ainsi, la narration est surtout là pour donner des indications « scéniques », quand elle ne sert pas à présenter au lecteur de manière frontale de stupéfiantes apparitions…
Enfin, les personnages correspondent à des « types » : on y trouve le héros traditionnel romanesque, beau et courageux, la confidente drôle à force de maladresses… En revanche, Manfred, bien qu’impulsif et autoritaire (qui annonce la figure du tyran gothique à venir) n’est pas totalement mauvais, car il ressent à l’occasion une once de pitié, s’attendrit devant le spectacle de la douleur d’autrui – même s’il est tout de même un gros monomaniaque de la condamnation à mort, telle la Reine de Lewis Carroll.

Prêt à tout pour prolonger sa lignée, le prince ne recule devant rien. Il cache à sa famille une étrange prophétie. Car, selon cette dernière, le château échappera à cette famille régnante sitôt que son propriétaire sera devenu trop grand pour l’habiter… S’évertuant par tous les moyens – même les moins recommandables – de déjouer cette prophétie, Manfred ne fera que s’exposer aux pires dangers, en entraînant les siens dans cette folie macabre. J’ai beaucoup aimé le fait que l’auteur prenne ses distances avec l’impératif de vraisemblance en osant créer une œuvre qui associe histoire dynastique et manifestations surnaturelles. Il y a des rumeurs et des apparitions qui font froid dans le dos, et même le lecteur d’aujourd’hui, tout habitué qu’il est au fantastique, saura y trouver son compte, car l’étrangeté toute particulière qui s’en dégage et le caractère malsain en sous-texte dans le livre le rendent vraiment unique en son genre… Que ce soit dans les images ou dans les bruits qui peuplent ce drôle de château, Horace Walpole apparaît d’ores et déjà comme un maître dans le traitement de la terreur. Et, même si les dialogues très imposants m’ont un peu gênée, l’auteur a su insuffler un dynamisme à son récit avec une distribution très ponctuelle de péripéties venant sans cesse relancer l’intrigue, quand les conversations et les nombreuses disputes auraient tendance à agacer le lecteur. Cependant, certains dialogues sont vraiment utiles pour créer un effet d’attente. De plus, c’est grâce à eux que l’œuvre atteint encore un autre niveau dans l’originalité : car certains échanges sont vraiment comiques, ce qui est complètement inattendu dans un tel roman, j’ai vraiment été surprise ! Les domestiques sont vraiment gauches et trouillard, et leur présence fait tache dans cette histoire où tout semble s’accorder avec la plus parfaite tragédie. L’auteur mélange volontairement le noble et le trivial, ce qui augmente encore plus la confusion du lecteur qui ne sait pas dans quel château de fous il est tombé !

Ainsi Le Château d’Otrante et une lecture courte mais intense en émotions : je vous le garantis. Une ambiance macabre à renfort d’apparitions bien glauques bouscule la rationalité des personnages, et l’obstination du prince Manfred à se ruer vers la catastrophe saura faire tenir le lecteur en haleine, jusqu’à la fin fatale. J’ai adoré ce livre même si son aspect trop théâtral m’a semblé dommage dans la mesure où il le réduit dans le temps et dans l’espace. En tout cas, l’originalité du parti pris de la mixité générique et surtout l’innovation de l’auteur m’ont vraiment séduite.

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COUP DE CŒUR. Frankenstein ou le Prométhée moderne de Mary Shelley

Frankenstein4ème de couverture :

« C’est alors qu’à la lueur blafarde et jaunâtre de la lune qui se frayait un chemin au travers des volets, je vis cet être vil – le misérable monstre que j’avais créé. Il soulevait le rideau du lit et avait les yeux – si l’on peut les appeler ainsi – fixés sur moi. Ses mâchoires s’ouvrirent et il bredouilla quelques sons inarticulés, tandis qu’un rictus ridait ses joues. Peut-être dit-il quelque chose, mais je ne l’entendis pas. Il tendit une main comme pour me retenir, mais je m’échappai et descendis précipitamment les escaliers. Je me réfugiai dans la cour de la maison que j’habitais ; j’y demeurai le reste de la nuit, marchant de long en large dans un état d’agitation extrême, écoutant attentivement, percevant et redoutant le moindre son, comme s’il devait annoncer l’approche de ce cadavre démoniaque auquel j’avais si malheureusement donné la vie. »

Mon humble avis :

Tout le monde connaît le célèbre Frankenstein. Ou plutôt la créature monstrueuse que ce docteur a créée. Halloween, le cinéma – l’imagerie populaire en a fait une figure incontournable de l’horreur. Mais qu’en est-il vraiment ? Je me suis aventurée dans l’histoire terrifiante de Frankenstein ou le Prométhée moderne écrite par Mary Shelley en 1816. Cette jeune auteure n’avait alors que 19 ans quand elle rédigea son roman.

La genèse de la terreur

Lac Léman

La villa Diodati sur les rives du lac Léman, où Mary Shelley eu la vision du monstre pour la première fois… © Centre d’iconographie de Genève

Tout d’abord, et même si cela n’apporte pas de valeur à proprement parler au roman de Mary Shelley, je voudrais revenir sur ce qui a donné l’idée à cette jeune femme d’écrire un livre qui marquera tellement par sa noirceur qu’on en parle encore deux siècles plus tard. C’est lors de vacances en Suisse, sur les rives du lac Léman, alors que l’éruption d’un volcan indonésien a enténébré toute la Terre, et que Mary Godwin et son amant le poète Percy Shelley (qui lui donnera son nom) tentent de trouver des occupations dans la villa de leur ami et voisin lord Byron, que va germer l’idée de Frankenstein. En effet, les amis s’ennuient sous un ciel menaçant, tandis que la température avoisine autour des 14 °C. « Nous écrirons chacun une histoire de fantômes », propose leur hôte. Il faut savoir qu’à cette époque les histoires de spectres et de revenants sont particulièrement en vogue, surtout en Allemagne. Mary va chercher l’inspiration pendant des jours, jusqu’à cette nuit fatale où, ayant conversé toute la soirée au sujet d’expériences scientifiques étonnantes, Mary fait un cauchemar et est témoin de la vision du monstre, « le hideux fantasme d’un homme », un « hideux cadavre » qui se tient devant elle. Dès lors, son histoire est toute trouvée…
La genèse de l’œuvre est en elle-même si mystérieuse, qu’elle mériterait presque une histoire à elle seule. Ainsi le monstre de Frankenstein est-il né des propres peurs de son auteur.

Qu’est-ce que la vie ?

Grenouilles

Frankenfrogs (lol) (Source : ampere.cnrs.fr)

S’il y a une question en particulier qui turlupine Mary Shelley, c’est bien celle-ci. Qu’est-ce donc que ce principe mystérieux de vie ? Comment pourrait-on le définir, lui qui, en cette période d’émulation scientifique lorsque l’écrivain se met au travail, ne fait que flouter les limites entre la vie et la mort ? Les expériences rapportées du docteur Darwin (le grand-père de Charles Darwin) intriguent la jeune femme : « Il avait, disait-on, conservé un peu de vermicelle dans un récipient en verre et, au bout d’un certain temps, le vermicelle, chose extraordinaire, s’était mis à se déplacer ». Et les tentatives de Luigi Galvani de provoquer des contractions musculaires sur une grenouille avec – je vous le donne en mille – la foudre, feront éclore des questionnements dans la jeune tête de la future auteure à succès : « Peut-être pourrait-on ranimer un cadavre » « Ne laisse plus la Vie séparer ce que la Mort peut réunir », écrira son mari, cinq en plus tard.

Une alchimie entre la science et la transgression

Frontispice Frankenstein.png

Frontispice pour l’édition de 1831 de Frankenstein

Ces nombreuses spéculations scientifiques imposent à l’auteur un problème évident : celui de la transgression de l’homme envers les choses de la nature. Qu’en serait-il de l’homme osant défier les lois du Dieu créateur ? Mary Shelley met en scène l’orgueil de l’homme. Le docteur Frankenstein, emporté jusqu’à la folie par l’ambition, n’a pas su s’arrêter à temps, il a transgressé (et on sait combien la transgression est un thème cher au roman gothique). Pourtant, elle ne blâme pas son personnage d’un aveuglement idiot : car aussitôt la créature animée, Frankenstein réalise toute l’étendue de sa bêtise et choisit la solution la moins utile mais peut-être la plus humaine qui soit : la fuite.
En tous cas, Mary Shelley montre la capacité de renouvellement de la littérature gothique, et mobilise une problématique encore valable, en cette actualité questionnée par le post-humanisme et révolutionnée par les bidouillages génétiques et autres manipulations d’embryons…

Un double, deux doubles…

La Création d'Adam

Frankenstein peut être vu comme une parodie biblique.

Frankenstein ou le Prométhée moderne peut évoquer un roman habité par un spectaculaire bas de gamme voire risible pour certains. Pourtant, il s’agit à bien des égards d’une œuvre complexe, la multiplicité du double l’atteste d’ailleurs. En effet, il n’y a pas un double, mais bien plusieurs doppelgänger qui s’y confrontent. Le défi prométhéen que se lance Victor Frankenstein peut être vu comme un « défi à la transcendance » (Alain Morvan) – soit à la volonté divine. Il se fait donc le double du Créateur en voulant créer la vie. Mais c’est aussi une opposition évidente entre la création et le créateur, qui se manifeste par une chasse à l’homme à double sens. Mary Shelley dresse un jeu macabre où deux forces antagonistes s’affrontent : la création, très vite rattrapée par la destruction dont se nourrit le monstre. Tout se passe comme si l’expérimentation téméraire du docteur Frankenstein, en aboutissant à l’anéantissement des frontières qui séparent la vie et la mort, avait donné lieu à un trouble dans l’ordre des choses. En voulant unir l’injoignable, le docteur a signé sa propre malédiction, car il ne peut vivre que dans l’appréhension de sa propre mort, ou de ceux qui lui sont chers ! Le cours normal de la vie ne peut reprendre que si l’un ou l’autre de l’homme ou du monstre cesse de vivre.

Le « monstre »

Penny Dreadful

Harry Treadaway (à gauche) et Rory Kinnear (à droite) interprétant Frankenstein et sa créature dans la série Penny Dreadful

Il y a encore un élément dans l’œuvre de Shelley qui montre que l’œuvre ne cède pas à la facilité. Car s’il y a bien une omniprésence de la dualité dans Frankenstein, celle-ci ne va pas jusqu’à mettre en avant une opposition claire en le Bien et le Mal. Lorsque les villageois prennent peur devant la créature terrifiante, ceux-ci se braquent devant son apparente monstruosité. Le monstre ne peut être que l’incarnation du Mal, et ils ne prennent pas le temps de le connaître pour déjà le haïr. Ainsi le « monstre » est-il confronté au début de son existence à un rejet de la part de l’humanité, qui ne voit en lui qu’un étranger difforme. Une forme de racisme donc, où les préjugés limitent les hommes à la haine. Pourtant, la créature vit ses premiers jours dans une bienveillance et une naïveté extrême. Il se révèle même doté de capacités étonnantes pour survivre, se faire du feu, se nourrir. Mary Shelley s’inspire de l’empirisme lockien pour faire de son héros une créature autonome qui apprend comment se débrouiller, qui acquiert des connaissances par le biais de son expérience. Il se nourrit avidement de livres trouvés par hasard dans une valise : Le Paradis perdu de John Milton, Les Vies de Plutarque, et Les Souffrances du jeune Werther de Goethe. Curieux, bon, et développant une foi inébranlable en la bonté de l’espèce humaine, la créature sera malgré tout banni de sa société, d’où la naissance d’une soif de vengeance monomaniaque, et un revirement vers le Mal absolu : « Le mal, dès lors, devint mon bien. » Rien ne lui apparaît plus cruel que l’entreprise de Victor, l’ayant fait trop hideux pour être homme, tout en l’ayant pourvu de sentiments humains – quand la solitude et le rejet ne lui permettent pas de goûter au bonheur. À qui la faute, alors ? Le roman évolue dans une ambiguïté qui, finalement, s’intéresse moins à rechercher le coupable de leur malheur mutuel, mais s’intéresse à chaque point de vue, chaque personnage ayant sa part de responsabilité, mais aussi de malheurs. Comme quoi s’il y a bien une frontière qui sépare les deux personnages, l’un et l’autre s’unissent pourtant dans la souffrance et les remords…

Romantisme macabre au bord du lac genevois, univers gothique dans lequel science et transgression font mauvais ménage, chasse à l’homme haletante, Frankenstein est un roman qui propose une lecture originale et audacieuse de la condition humaine. Derrière une simple histoire de cadavre réanimé se cache en fait une perle littéraire qui restera pour moi un incontournable. Frissons, mystère, beauté inquiétante de la nature, tout y est, même une incroyable verticalité de l’œuvre qui vous emmène bien au-delà du terrifiant, notamment vers une réflexion très actuelle sur la responsabilité scientifique.