Le chant des cordes de Kim Hoon

Le chant des cordes

4ème de couverture :

Le vieux roi de Gaya se meurt. Ara, l’une de ses demoiselles d’honneur, s’enfuit dans la nuit afin de ne pas être enterrée vivante avec lui, selon la coutume en vigueur. Tandis qu’elle s’échappe, trente autres élus sont conduits à leur dernière demeure et Ureuk, le maître de musique, est convoqué à la cour afin de trouver le son parfait pour accompagner les funérailles royales. Yaro le forgeron est lui aussi rappelé à son devoir. On lui demande non seulement de réarmer le pays qui est sous la menace du royaume voisin de Shilla, mais aussi de couler les fondations de la tombe du souverain défunt.
Dans un roman épuré se déroulant dans la Corée du VIe siècle, Kim Hoon évoque des destins individuels à l’ombre de l’Histoire de leur pays, secoué par la violence et la guerre. Malgré le bruit et la fureur du monde extérieur, tous sont à la recherche de leur vérité intime, tout comme le musicien Ureuk est en quête du parfait chant des cordes.

Mon humble avis :

Me voici embarquée dans la Corée du VIème siècle, avec ce roman, Le chant des cordes, écrit par Kim Hoon, un auteur coréen qui s’est lancé tardivement dans la fiction après avoir mené une carrière de journaliste dans son pays. Ce livre paru cette année chez Gallimard fait écho à son autre grand roman Le chant du sabre. Romans historiques, ils n’en gardent pas moins une distance vis-à-vis des faits, un espace de liberté qui permet à ce romancier et poète d’exercer son art. Entre épopée et méditation contemplative, Kim Hoon nous projette au temps des Trois Royaumes de Corée, une période de conflits dans l’histoire coréenne, durant laquelle Shilla, Goguryeo et Baekje se disputent les territoires de la péninsule au pays du Matin calme. La confédération de chefferies de Gaya doit enterrer son roi mourant, et survivre aux invasions ennemies. L’auteur dépeint une époque marquée par l’avènement de la ferronnerie au service de la guerre. Ainsi Yaro, le maître ferrailleur sert-il à façonner des armes de plus en plus tranchantes, quand d’autres, comme Ureuk le maître de musique, survivent dans ce monde de violence… Lui propose ses simples chants éthérés à l’aide de sa cithare.

Carte des Trois Royaumes

Carte des Trois Royaumes de Corée à la fin du Vème siècle

D’une écriture sobre et directe, Kim Hoon, gardant peut-être ce détachement du journaliste qui a vu des choses terribles, relate l’histoire de son pays en prenant soin – non pas de faire attention à la véracité du déroulement (il n’est pas historien), mais de décrire les drames qui se jouent dans ces villages ravagés par le feu, lors de ces printemps dont la fonte des neiges découvre des cadavres ensevelis par milliers, de savoir décrire l’horreur sans tomber dans la lamentation et le maussade récit des atrocités commises années après années. Ce n’est pas une objectivité froide, mais simplement une volonté d’avoir une perspective à la fois hors de l’histoire, tout en y étant inscrit en dedans. Car c’est bien en visitant l’âme de ses personnages que l’auteur parvient à insuffler à son roman une familiarité, voire une intimité. Ara, la jeune courtisane qui s’enfuit dans les bois pour échapper à l’inhumation vivante lors des rites funéraires du roi, retarde un temps son destin tragique ; elle est jeune, et ne rêve que de vivre, et s’élance hors des remparts du palais. La jeunesse est tantôt élancée par une soif de vivre, de s’unir à la nature, au son des vibrations de la cithare d’Ureuk, comme son jeune élève Nimun, tantôt elle est fougueuse, avide du sang de l’ennemi, prête à trahir son royaume, tel le roi Wolgwang. Même si Yaro, le maître forgeron, appartient à la guerre en fabriquant des armes de destruction, le vieil homme est un malgré lui, obéissant à la menace qui pèse sur lui s’il ne fournit pas les armées. De même, Ureuk est aussi un vieil homme dégageant de la grâce, de par ses réflexions sur la musique. Ce son qu’il produit, avec application et patience, ce son qui naît du vivant, qui ne peut vivre sans lui, et qui par là même est célébration de la vie : « « La mort emporte avec elle et le corps et le cœur. Mais le son est lié au corps, et au cœur. Le son est une manifestation du vivant. » » Le fer sert à tuer, il s’aiguise, le plus possible, jusqu’au vide, il naît lui aussi d’un art, d’une technique, mais il a la tâche d’éliminer facilement l’adversaire, il fait taire le son, la musique, pour qui n’est plus là pour l’entendre. Poète, Kim Hoon sait user de symboles, mais aussi d’un langage organique, au plus près de la nature et du vivant, justement. Il donne à voir au lecteur de magnifiques paysages, des visions chaque fois renouvelées d’un fleuve qui serpente entre les monts, des animaux, des forêts de bambous verdoyantes, et il devient charnel lorsqu’il s’agit de décrire les hommes et les femmes qui peuplent son roman, des corps jeunes, qui s’ouvrent au vent, ou des corps s’épousant, des corps s’épuisant, des corps se mourant, lentement. C’est directement la mort et la vie qui s’opposent, sur deux fronts différents, l’un fait de sang et de pourriture, l’autre de lait et de vitalité. L’un de préceptes divins proclamant la mort d’innocents pour satisfaire la voie des astres, l’autre, qui va comme coule le fleuve, dans la simplicité et la contemplation poétique de ce que la nature a à offrir. Le musicien Ureuk, plutôt silencieux, doit s’adapter à un monde où les rois meurent dans des conditions immondes, jusqu’à devenir des déchets humains, et sont enterrés sur des lits de fer – encore lui –, et entourés de fidèles enterrés vivants, sur une crête qui s’élève aux cieux, comme s’ils étaient des dieux. Sa pureté est mise à rude épreuve, d’autant plus que ce monde de guerre est extrêmement versatile, puisque la stratégie fait de vos amis des ennemis, puis de vos ennemis de nouveaux alliés dans la bataille. Une guerre qui se retourne sur elle-même, absurde et infiniment dévastatrice.

Kim Hoon

Kim Hoon © LTI Korea

À travers les ravages de la guerre, nous suivons la disparition progressive du petit territoire méridional qu’est Gaya, qui vient se fondre dans le royaume de Shilla, qui unifiera la péninsule. Mais derrière les échos des fers qui s’entrechoquent dans les plaines, les vallées et les montagnes, résonne aussi la poésie de la cithare, et la vie qui continue d’habiter les personnages, pris dans la guerre malgré eux. La fin du roman est un peu bavarde, mais cela reste une merveilleuse histoire, très sombre, mais d’une pure beauté.

J’entends ta voix de Kim Young-ha

J'entends ta voix

4ème de couverture :

Enfant abandonné des hommes, né dans les toilettes d’une gare, Jeï découvre très tôt qu’il est doué de la même capacité que ces appareils créés par l’homme qu’on appelle des capteurs, sauf que lui possède le don de capter, de sentir la souffrance des autres, objets, animaux ou humains. A quinze ans, vagabond dans les rues de Séoul, il s’invente un mode de vie proche de l’ascèse, se nourrissant de riz cru, lisant des livres trouvés parmi les ordures, et devient le leader d’une bande de motards. Ces motards organisent des courses illégales en plein Séoul, faisant entendre leur colère dans le vacarme de leurs pots débridés, sans casque, bravant la mort et la police, jusqu’à cette course ultime, la plus grandiose, la plus folle jamais menée, où Jeï entre dans la légende.
Dans le monde de Kim Young-ha, il n’y a ni bien ni mal, mais des émotions humaines portées à l’incandescence par les tensions sociales. « Ces jeunes existent partout mais personne ne leur tend l’oreille. Comment les transformer en voix ? Comment traduire ces voix de façon que nous puissions les entendre et nous souvenir d’eux longtemps ? Telles sont les questions auxquelles je pense. »

Mon humble avis :

J’entends ta voix de Kim Young-ha est le troisième roman coréen que je découvre suite à mes achats au Salon du Livre de Paris. Surprise par l’univers sordide de Hwang Sok-yong, dans lequel évoluent des personnages dans un monde désenchanté, et meurent tantôt de froid dans la forêt, tantôt de faim dans une déchetterie, je découvre que ce pessimisme n’est pas qu’un fait de l’auteur mais peut-être de la littérature coréenne en général, puisque l’esprit reste le même… J’entends ta voix débute sur une naissance dans les toilettes d’une gare, suivie d’un infanticide avorté : ça ne s’annonce pas festif, une fois de plus. Kim Young-ha relate la destinée de Jeï, adolescent sans famille, qui grandit avec une mère adoptive alcoolique, puis seul dans un soul-sol, ensuite dans un foyer d’accueil, avant de finir dans la rue. Le mystérieux Jeï devient le leader d’un groupe de motards qui sévit dans les rues de Séoul. Porte-parole d’une jeunesse exploitée et livrée à elle-même, l’auteur dépeint un héros entouré d’une aura mystérieuse, véritable martyr censé capter la souffrance des autres comme un thermomètre la température. Un livre qui promettait philosophie et action avec de grosses bécanes mais qui retombe comme un soufflé lancé du septième étage.

Un héros charismatique sans discours
Jeï est un jeune marginal qui vit dans le dénuement le plus total, poursuit un train de vie « ascétique » qui tourne autour de trois grains de riz en guise de repas et des livres récupérés dans les poubelles en guise d’éducation. Comme un héros tragique, banni de la société des hommes, Jeï est d’abord un pré-adolescent vu à travers les yeux de son ami Dong-kyu. Ce dernier est atteint d’un mutisme et Jeï parle à sa place en devinant ses pensées, car il apparaît doué pour interpréter les âmes humaines. Percer la souffrance des autres, être doté d’une empathie sans limite, après tout, pourquoi pas ? Je n’y ai pourtant pas cru une seconde même si cela partait d’une bonne idée. Le fait qu’il aide son ami à communiquer met en évidence le lien invisible qui unit les deux personnages mais quand, à la manière d’un « capteur », Jeï arrive à transporter son âme dans le corps d’un chien affamé, puis d’un scooter renversé sur le bord de la route pour ressentir la souffrance qui les habite… Jeï est en effet comparé à ces appareils technologiques qui peuvent mesurer toutes sortes de paramètres ; mais lui peut capter l’imperceptible. Un don hérité sans doute des conditions misérables dans lesquelles il est venu au monde. Je m’attendais donc à suivre l’histoire d’un homme aux prises avec son destin maudit mais qui, grâce à son don d’empathie absolue, arrive à faire le bien autour de lui, dans un idéal pacifiste… La première partie du roman se situe durant son enfance, où on ne sait que très peu de choses de lui – du moins pertinentes – puisque Dong-kyu est en admiration béate devant cet ami différent des autres. Quand leurs chemins se séparent à l’adolescence, Jeï part vivre dans la rue où il accepte de devenir l’« esclave » d’une bande de jeunes pour partager leur logement. Et le héros n’en finit pas de conneries, puisque lui si différent, si sensible à la souffrance des autres, restera inactif lorsque trois jeunes violeront une fille dans la pièce d’à-côté, après que celle-ci ait été brûlée avec les mégots de cigarettes de ses « copines ». (Un jour il va se dire que quand même ils ont poussé le bouchon un peu trop loin et il va casser une bouteille de bière sur l’un des mecs, mais sans rancune, ils redeviendront copains par la suite.) Une violence exacerbée d’une gratuité totale, qui veut mettre en avant la détresse de ces jeunes dévergondés qui se prostituent le jour et font des orgies toute la nuit. Un misérabilisme sordide et cru qui met mal à l’aise, qui tourne à la cruauté pure quand Jeï squatte finalement dans un appart appartenant à une handicapée ligotée et torturée sur une chaise par d’autres jeunes qui vivent de ses allocations. Notre héros y séjourne quelques temps, finit par libérer la captive, puis en attache une autre à sa place, pour la punir de sa méchanceté (la logique est déjà partie loin). J’étais dégoûtée de ces passages qui déresponsabilisent une jeunesse ignorée qui, manifestement, n’a pas d’autre alternative que de sombrer dans le viol et la torture.
Car ce Jeï, décrit comme « différent » par tout le monde, bien qu’on ne sache jamais vraiment ce qui le distingue des autres, à part le fait qu’il ne bouffe que trois grains de riz par jour, pourtant, ce Jeï, clodo charismatique qui rassemble les jeunes pas contents, va être comparé à différentes figures emblématiques tel que Siddartha, Malcolm X, puis, des témoins diront qu’il est monté au ciel avec des ailes, comme un ange. Sans parler de son allure christique. « Quelques catholiques prétendirent que c’était la Vierge qui était apparue pour l’Assomption. » Sérieusement ?

Des voix inaudibles
L’auteur révèle dans l’épilogue au sujet de la rédaction de son livre : « Bizarrement, sans pouvoir dire pourquoi, j’éprouvais une sorte de malaise. Tout ce qui comptait était d’écrire chaque jour la quantité déterminée et je continuais en réprimant le doute qui s’insinuait en moi. » Son manuscrit est ainsi resté un an dans un tiroir. (Et pourquoi ne pas l’y avoir laissé ?) Ces tâtonnements se sentent. Par petits chapitres, le livre est découpé non pas vis-à-vis d’une logique narrative, mais selon les « quantités déterminées » quotidiennes que se fixait le romancier à écrire. Le récit avance à l’aveugle, sans fil conducteur, insiste sur des points qui n’ont rien à voir avec l’histoire, comme l’homosexualité refoulée de l’agent de police Seung-tae, quand le narrateur va jusqu’à remonter à son enfance… D’ailleurs, le narrateur n’est pas toujours identifiable : tantôt il s’agit de Dong-kyu, tantôt d’un narrateur omniscient. Le roman accumule aussi un problème de rythme, toute la fin sur la stratégie des policiers pour arrêter les motards est interminable et fastidieuse. Kim Young-ha torture qui plus est la comparaison et ose des analogies peu convaincantes dignes d’un collégien. De même les dialogues – à moins que ce ne soit un problème de traduction – sont mal écrits. Par exemple, pour montrer l’irrévérence et en même temps l’influence de la culture américaine sur une jeune de la rue, « Sweat-Shirt », le langage devient caricatural en plus de sonner faux : « « Shut up s’il te plaît, putain ! » » Les gros mots sont utilisés sans modération, créant même des scènes absurdes, comme lorsque Mok-ran, la seule fille de la bande, déclare son amour à Dong-kyu : « « En fait, c’est toi que j’aime. » Elle ne marqua aucune surprise et enchaîna comme pour me consoler : « Mais tu sais très bien que je ne suis qu’une grosse pute. » »
Du reste, la précarité de la jeunesse qui ne trouve pas sa place dans le système très policé de la Corée était un sujet qui avait du potentiel. La révolte de ces jeunes motards bravant la mort en pétaradant dans les rues de Séoul, fous de rage contre leurs boulots qui les aliènent, me fait penser aux combattants clandestins du Fight Club (on a d’ailleurs une référence à Jekyll et Hyde). Allant jusqu’à une violence extrême pour créer une sorte de micro société plus juste, les ados de Kim Young-ha se donnent des points de départ secrets dans la ville, pour faire entendre le bourdonnement assourdissant de leurs moteurs. « En bombant le torse, les jeunes mâles affichent leur courage, qu’ils prouvent en narguant la mort. Mais leur immaturité empêchait ceux-là de faire la différence entre simple bravade et folie totale. Complètement cinglé, Jeï les dominait tous. » Ils apparaissent comme un vil troupeau de moutons suivant leur berger-gourou Jeï, un mec inconnu qui ne se lave pas, mais qui a l’aura du Bouddha.

Grande déception donc pour J’entends ta voix, hommage raté à une petite partie de la jeunesse coréenne, qui se perd dans une violence obscène pour un propos bien faible. La narration est lacunaire, mais le pire est sans nul doute de faire reposer l’intrigue sur un gourou en carton tout auréolé de mystère camouflant sa vacuité. Le roman tourne vite au ridicule en entourant le héros d’une légende qu’aucun élément ne vient justifier. Hélas, c’est le seul livre que j’ai eu l’occasion de faire dédicacer, et à ce jour ma pire lecture de l’année.

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Adulteland de Oh Yeong Jin

Adulteland

4ème de couverture :

Au bar d’Adul­te­land, parc d’at­trac­tions exclu­si­ve­ment réservé aux adultes, un homme boit un verre en compa­gnie d’une incon­nue et s’aperçoit qu’elle a les souve­nirs et la person­na­lité de sa défunte épouse. Qui est-elle réel­le­ment ? Est-ce le hasard qui l’a mise sur son chemin ?

Dans ce polar d’an­ti­ci­pa­tion désen­chanté, l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle et la robo­tique ont fait de tels progrès que des huma­noïdes font leur appa­ri­tion, inter­ro­geant l’hu­ma­nité sur sa nature profonde. Oh Yeong Jin dépeint un futur crédible qui annonce le monde de Blade Runner.

Mon humble avis :

Le robot AlphaGo a montré il y a de cela quelques mois en battant le champion de monde du jeu de go que l’intelligence artificielle est en plein essor. Les avancées technologiques en matière de robotique nous invitent de plus en plus à nous interroger sur la menace possible d’un tel progrès, à prendre plus que jamais en considération l’éthique et notre responsabilité. Les robots sont-ils en passe de dépasser l’homme ? Oh Yeong Jin, auteur de manhwas, les bandes dessinées coréennes, se penche dans Adulteland sur les dangers que peut représenter l’innovation cybernétique, et ce que cette soif de vouloir toujours aller plus loin révèle de l’humain.

Un futur déshumanisé ?

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Oh Yeong Jin (Source : flblb.com)

Oh Yeong Jin a suivi des études techniques puis a travaillé à la Société Coréenne d’Électricité à Séoul (Kepco), une société qui rappelle l’entreprise spécialisée dans la batterie au lithium (PKE) pour laquelle Park Yongbae, le protagoniste de l’histoire, travaille en tant que chercheur. Une expérience qui a sans aucun doute nourri son inspiration, pour le pire. Adulteland, ou originalement intitulé Adult Park (어덜트 파크), est un parc d’attractions pour adultes. Rien de sexuel là-dedans, car les hôtesses humanoïdes qui assurent le divertissement ne sont là que pour mener la conversation avec des hommes profondément seuls. En effet, dans une société qui laisse de moins en moins de place aux relations humaines, la solitude et l’exploitation par le travail parachèvent d’épuiser l’homme de toute audace, voire de toute envie de vivre… Yogi, robot phare du parc propose une vision des clients et de l’humanité qui en dit long : « Les humains sont vraiment bizarres. On dirait qu’à l’abri des regards ils creusent leur propre tombe en dégringolant de plus en plus bas. Plus on creuse, moins on peut s’en sortir, on se conforte dans cette position, tout replié au fond d’un trou. Ça me fait de la peine de voir des gens se réfugier au fond d’eux-mêmes pour fuir ce qui les entoure. » Park, le anti-héros bourru et peu bavard souffre du poids que l’existence fait peser sur ses épaules : un travail qui le consume à petit feu, un emploi qui se voit d’ailleurs menacé par les coupes budgétaires, une histoire d’amour qui lui laisse encore un goût amer, des amis avec lesquels il n’arrive plus à communiquer correctement… Cette solitude isole chacun des personnages comme Gangmo, récent propriétaire d’un bar après avoir vécu à la rue, s’étant réinséré dans la vie active grâce à la vente de sa vessie, et dont le choix reste incompréhensif pour Yongbae, d’abord effrayé puis insensible. Oh Yeong Jin dépeint une histoire terrible entre science-fiction et polar sordide. Entraîné dans une espèce de fatalité, le lecteur suit les personnages jusqu’à leur perte totale d’humanité, notamment avec la révélation finale qui éclaire le passé de Seo Junho, ancien collège de Park…

Dans cette bande dessinée, Oh Yeong Jin annonce un monde peu glorieux en prenant appui sur un présent qui avance à tête baissée et à une vitesse folle. Les relations humaines ne sont pas toujours faciles mais croire que le robot est un meilleur compagnon semble illusoire. Écoutons-nous les uns les autres avant qu’on ne se sente obligés de créer des parcs pour adultes, devenus insensibles, dénués d’empathie, mécaniques, en somme – et moins humains que des humanoïdes.

 

Toutes les choses de notre vie de Hwang Sok-yong

Toutes les choses de notre vie

4ème de couverture :

Gros-Yeux a quatorze ans lorsqu’il arrive avec sa mère dans l’immense décharge à ciel ouvert de Séoul. Là vivent pas moins de deux mille foyers, dans des cahutes accrochées au flanc de la montagne d’ordures, en une société fortement hiérarchisée dont le moindre aspect – travail, vêtements, nourriture, logement – provient des rebuts du monde extérieur.
Gros-Yeux se lie d’amitié avec un garçon disgracié, un peu simple d’esprit, qui lui fait découvrir les anciens habitants du site, ou plutôt leurs esprits bienveillants, lorsque l’île de la décharge était encore une terre vouée aux cultures agricoles et aux cultes chamaniques.
Car ce sont les êtres démunis, abandonnés des hommes, enfants, marginaux, infirmes, qui entretiennent la mémoire de ce qui n’est plus, l’étincelle du vivant là où tout se périme et se corrompt. Ils communiquent avec l’invisible, un monde où tout respire et vit ensemble.
Hwang Sok-yong ne donne pas de leçons, non, il donne à voir. Des images se lèvent et ne nous quittent plus. A l’opposé d’une logique marchande où les choses sont destinées à une rapide destruction, ces images nées du pouvoir des mots ne s’altèrent pas, continuent à briller dans notre imaginaire.

Mon humble avis :

Toutes les choses de notre vie est un roman coréen de Hwang Sok-yong dépeignant la vie des hommes et des femmes qui, de 1978 à 1993, ont vécu dans la décharge de Nanjido, vivant des déchets affluant tout droit de Séoul. Plaidoyer politique et écologique, il pointe du doigt la croissance économique de la Corée du Sud, celle-ci se faisant au détriment des plus pauvres, relégués de l’autre côté du fleuve Han, croissance se faisant contre le gré de la nature. L’auteur dénonce les dégâts tant humains qu’écologiques, mais il suit aussi l’évolution des âmes, ce qu’elles deviennent dans un monde où tout périt et se corrompt. Nostalgie de l’Âge d’or de l’Île aux Fleurs, quand il s’agit en fait de l’avènement de l’Âge d’or des Déchets.

Montrer l’invisible

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Hwang Sok-yong en 2009 © Raphaël Gaillarde – Gamma

Sous la dictature du Park (Park Chung-hee), la Corée des années 70 prend un essor considérable dans la mondialisation, elle devient l’un des quatre « Dragons ». Le pays s’industrialise, et la population devient de plus en plus consommatrice. Hwang Sok-yong donne au lecteur des images de cette réalité marchande, se plaçant en marge de l’activité urbaine. Que se passe-t-il derrière cette apparente situation de développement industriel, qui ne profite pas à tous ? Justement, l’auteur en profite pour reprendre un thème cher à ses yeux : le sort des oubliés, déjà évoqué dans son roman Princesse Bari. Être démunis, mis à l’écart par les hommes, tels que ses objets nouveaux destinés à une consommation rapide, puis au rejet. Ils ne « vivent » pour ainsi dire pas, mais tentent, avec les moyens qu’ils trouvent, de survivre. La collecte des déchets est un système complexe et hiérarchisé, où chacun prétend à une part. Le paysage qu’il nous est donné de voir est catastrophique, de couches en couches, les déchets confèrent à Nanjido, ancien village paisible et fleuri, une atmosphère étouffante ; la nature a presque disparu. Pourtant, « tout respire et vit ensemble ». Car, malgré la destruction, cette communauté qui cohabite sur la colline, dans des baraquements faits de bric et de broc, voués d’ailleurs à un terrible incendie, ont su garder, de part la dureté de l’existence qu’ils mènent, des valeurs anciennes, en somme une authenticité en dépit d’un pays qui oublie ses rites traditionnels, ses croyances chamaniques. Comme si la morale disparaissait en même temps sous les détritus, au moins les habitants de la décharge savent-ils la valeur de « toutes les choses de leur vie ».

Une critique qui tranche net

nanjido

Jeunes coréens dans les déchets de Nanjido (Source : rpress.or.kr/xe/13080)

Le roman prend donc partie dans un monde que l’auteur sépare en deux. D’une part les plus forts, participants à la logique de la production et à la consommation de masse, eu égard aux démunis, dépossédés de leur empathie et même de leur âme ; puis, de l’autre côté, leurs victimes directes, qui subissent les effets de cette industrialisation sans en perdre pour autant leur authenticité et leur bonté d’âme, leur pureté. Ainsi l’on reconnaît dans les romans de Hwang Sok-yong les âmes pures grâce aux lueurs des âmes errantes qu’ils sont seuls à pouvoir voir. Ils peuvent communiquer avec ceux que la plupart ont oubliés. Gros-Yeux, le jeune protagoniste du roman, suit avec son ami le Pelé – surnoms qui mettent en évidence leur déshumanisation – les anciennes populations agricoles de l’Île aux Fleurs, qui cultivaient jadis les terres pour nourrir les habitants de la ville. En l’occurrence, la famille que les enfants suivent dans les bois a été décimée par le gouvernement du général et la création des chaebols. Si l’auteur accuse souvent ostensiblement ceux qu’il considère comme coupables, il y a dans ce roman des moments de fulgurance quand se glissent des allusions au Saemaeul par exemple, avec le fantôme qui porte une casquette aux couleurs de ce mouvement, le « Nouveau Village », lancé en 1970 pour moderniser l’économie rurale et améliorer les conditions de vie dans les campagnes… Ironie encore, quand on assiste à cette venue de l’« Association des fidèles de l’église Paradis » venue distribuer des victuailles aux enfants de l’école, toute en sourires devant l’objectif de la caméra, représentation hypocrite dans le but d’attirer la jeunesse pour l’éloigner du communisme.

Roman engagé politiquement et écologiquement, on peut regretter néanmoins son regard rétrospectif sur une société qui évolue nécessairement vers sa déliquescence. Le combat de l’auteur est louable dans la mesure où il expose les recoins sombres du mal développement coréen, pourtant, on peut regretter une manie d’être bloqué dans une nostalgie d’un temps qui n’est plus, et d’une colère, dissimulée derrière des portraits qui manquent parfois de subtilité, qui tend à faire culpabiliser non pas le système en lui-même, mais ceux qui y participent – c’est-à-dire la grande majorité de la population. Quand le narrateur crache sur les habitants urbains en disant qu’ils ne verront jamais les âmes car ils ont perdu leur pureté, c’est comme pointer du doigt sans discernement des coupables. Cependant, ce point de vue manichéen et pathétique n’enlève rien à l’importance du propos, qui est touchant quand on sait que Hwang Sok-yong lui-même a connu l’originelle Île aux Fleurs puisqu’il s’y promenait petit et vivait de l’autre côté de la rivière.