COUP DE CŒUR. Mon Combat, Tome 2 : Un homme amoureux de Karl Ove Knausgaard

mon-combat-ii~ 4ème de couverture ~

Un homme amoureux n’est pas un livre comme les autres. Récit autobiographique d’une force littéraire inouïe, il a remporté une avalanche de prix littéraires tout en déclenchant une virulente polémique lors de sa parution. Si, dans La Mort d’un père, Knausgaard abordait le thème du deuil, dans Un homme amoureux, c’est le coup de foudre, la fusion et la séparation, toutes les étapes du sentiment amoureux, qu’il décrit avec la même énergie brute et la même justesse. Car Knausgaard est devenu père et cette expérience bouscule tout sur son passage. Il évoque les luttes quotidiennes d’une vie de famille, les vacances qui tournent mal, l’humiliation des cours de musique prénatale, les disputes avec les voisins, les tensions pendant l’anniversaire des enfants… et comment pousser un landau dans Stockholm quand tout ce que l’on veut faire, c’est écrire. Le lecteur voit, sidéré, la vie de l’auteur-narrateur se dérouler sous ses yeux, dans toute sa rage et sa profonde sincérité : un homme à l’irrépressible envie d’écrire, pour qui l’art et la nature sont un besoin physique, qui oscille en permanence entre énergie vitale et pensées morbides. Un chef-d’œuvre.

~ Mon humble avis ~

Le premier tome de Mon Combat de l’auteur norvégien Karl Ove Knausgaard avait été un vrai bouleversement littéraire pour moi. Tant et si bien que j’étais extrêmement tentée et réticente à la fois de continuer à lire cette autobiographie (qui comptera à la fin de sa publication six volumes). Et si la suite n’était pas à la hauteur de son commencement ? Mais Un homme amoureux est qualitativement dans la continuité de La Mort d’un père. L’entreprise littéraire phénoménale de Karl Ove Knausgaard, qui réside dans l’ampleur et la vitesse de la rédaction – puisqu’il rédigea en deux ans plus de 3000 pages sur sa vie – réside aussi et surtout dans le but poursuivi. Un objectif double : d’abord se réapproprier une existence qui ne suscite plus en lui qu’indifférence ; puis, d’une manière paradoxale, s’éloigner de lui-même en écrivant, tout en retrouvant sa vraie identité, celui qu’il était avant, un homme qui savait s’exalter de ce que lui apportait la vie, bref, un homme heureux.

Alors que le premier tome narrait les jeunes années de l’adolescent dans la Norvège des années 80, puis, dans une seconde partie, la mort de son père alcoolique survenue alors qu’il avait la trentaine, ce tome-ci se concentre sur le bouleversement qu’a déclenché la paternité, sa nouvelle vie en Suède, et la rencontre de sa nouvelle femme Linda. Une trame narrative qui ne respecte pas la chronologie, tant l’auteur dilate significativement le temps par des jeux de retours en arrière s’enchâssant les uns dans les autres.
Père de deux petites filles, Karl Ove est dévoué à sa famille. De promenades au parc en goûters d’anniversaire où il s’ennuie, son quotidien nous apparaît aussi heureux que fastidieux. Les infimes détails d’une vie routinière qui le consument sont relatés sur des pages et des pages interminables où pourtant une certaine fascination s’installe. C’est toujours étonnant de voir que l’ennui que pourraient appeler tant de banalités cède en fait la place à une étrange hypnose.

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Kar Ove Knausgaard

Puis, c’est avec d’habiles transitions à peine perceptibles que le récit nous fait plonger dans le passé de Karl Ove, lorsqu’il arrive en Suède. Après l’échec de son premier mariage, Karl Ove part sur un coup de tête vers le pays voisin, autant dire vers un pays où il ne connait personne, où les paysages ne portent pas la connotation de souvenirs de jeunesse. Car à Stockholm, il va pouvoir repartir de zéro, déambuler parmi des foules aux visages anonymes. Un retour à la solitude qui va le replonger dans les questions existentielles qui l’ont toujours assailli. Sa fuite est aussi le symbole de son rapport aux autres, lui toujours si mal à l’aise en public, si maladroit pour faire la conversation qu’il lui est difficile de ne pas rester muet, à tel point qu’il a beaucoup de mal à accepter l’image de lui qu’il donne dans les journaux… Si dans ce tome Karl Ove Knausgaard appuie davantage sur ses difficultés à s’exprimer comme il le voudrait, le tome précédent développait davantage le sentiment de honte qui l’étreignait à l’adolescence. Comme une sorte de maladie congénitale évoluant à travers diverses expressions au fil des âges ? Un malaise dans ses relations avec les autres qui fait partie intégrante de sa personnalité et de son rapport au monde.

C’étaient les contingences sociales qui me liaient, pas les gens. […] Soit j’étais dans l’étroitesse de l’effacement, soit dans l’ampleur de la distanciation.

En Suède, le conformisme régissant les interactions entre les individus, selon une norme à laquelle il n’appartient pas, le place malheureusement dans la case du norvégien rétrograde et fasciste. Un jugement auquel il doit faire face et qui confère à son malaise une dimension encore plus grande. Alors que le nouveau principe d’égalité tend à rapprocher les individus entre eux, Knausgaard déplore lui une notion qui aplanit toutes les disparités, supprime l’idiosyncrasie et donc ce qui forme l’identité de chacun. Une tension idéologique qui amène encore plus de frustration chez quelqu’un qui aspire à faire entendre sa voix. Alors, lorsque la petite Vanja naît, c’est avec le devoir de correspondre à la norme qu’il accepte son rôle de père au foyer – sa femme poursuivant une formation de cinéma.

Je n’ai pas été assez prévoyant et j’ai dû suivre les règles du jeu en vigueur. Et dans le milieu socio-culturel auquel nous appartenions, ça signifiait qu’on assumait tous les deux le même rôle, celui autrefois attribué aux femmes. J’étais lié à lui comme Ulysse à son mât : je pouvais certes m’en délivrer mais pas sans perdre tout ce que j’avais.

Aliéné par sa vie de famille qui ne lui laisse aucun repos et surtout pas le temps d’écrire comme il le voudrait, l’auteur raconte avec sincérité sa frustration, sa tristesse, la colère qu’il éprouve contre sa femme, la déception d’une vie qui le dépasse dorénavant, dans laquelle il n’a plus autant de libertés, dont la liberté d’être celui qu’il veut être. Sans être égoïste ou indigne, il s’écrit lui-même tel qu’il est, c’est-à-dire avec ses doutes et sa part d’injustice, bref : humain.

La vie quotidienne, avec son lot de devoirs et d’habitudes, je l’endurais. Mais elle ne me réjouissait pas, je n’y voyais aucun intérêt et elle ne me rendait pas heureux. Ce n’était pas le manque d’envie de laver par terre ou de changer les couches mais quelque chose de plus profond que j’avais toujours ressenti : l’impossibilité d’y voir une quelconque valeur doublée d’une profonde aspiration à autre chose. Si bien que la vie que je menais n’était pas la mienne. J’essayais de la faire mienne, c’était mon combat, je le voulais vraiment, mais en vain, car mon envie d’autre chose vidait tout ce que je faisais de son contenu.

D’où la naissance lente mais solide d’un besoin vital d’écrire. Écrire pour se réapproprier sa vie, pour retrouver l’exaltation, l’intensité de l’existence.

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Linda Boström Knausgaard © Annemor Larsen / PA

Si le cocon familial étouffe le narrateur et le rend plus ou moins malheureux, cela n’est pas non plus sans avoir de graves conséquences sur l’harmonie du couple. Comme on le sait tous, les histoires d’amour sont en général très belles en leur début exalté par la passion. Mais un couple n’est jamais à l’abri de subir quelques petites turbulences, notamment lorsque l’un des deux a un travail trop exigeant risquant de démolir la fusion si spéciale qui unit les deux êtres… Et rajoutons à cette situation un enfant, puis deux, puis trois, plus une femme aux antécédents de maniaco-dépressive ainsi qu’une voisine insupportable et vous avez un homme en train de sombrer doucement. Cependant, en livrant toute sa vie en respectant la spontanéité, Knausgaard donne à voir un tableau très juste d’un couple qui frise à plusieurs reprises la rupture. Alors que ce sont plutôt des passages que tout le monde cherche à oublier, l’œuvre de l’auteur les retient gravés sur le papier à jamais, libres d’être lus par tout le monde. Un choix très dangereux, de la part d’un écrivain qui finalement a été plutôt aveuglé par son objectif d’être le plus exhaustif et honnête possible :

Il y a beaucoup de choses, dans un couple, qu’on ne dit pas, parce que ça serait désastreux. Cette illusion nécessaire à l’amour, je l’ai brisée publiquement.

Même si son initiative ne convient pas à tous les lecteurs, dont certains sont persuadés d’être face à une figure extrêmement narcissique et égotique, je ne peux faire autrement que d’appeler ce volume, ce fragment de vie brut, un chef d’oeuvre. Car c’est directement une existence qui vous est offerte. En refermant ce livre, c’est comme si vous aviez vécu.
Peut-être que ce roman-fleuve a de prime abord de quoi rebuter : un long bloc interminable, sans parties, sans chapitres, comme une gigantesque digression… et en plus il n’y a pas de trame narrative linéaire ! Mais cette structure volontairement brouillonne n’est-elle pas à l’image de ce qu’est la vie, faite d’éléments disparates et désordonnés ?

Dans la vie, tout se mêle. On pense à Hölderlin en faisant les courses. On se contredit sans cesse.

Cela se confirme donc avec ce deuxième tome : je trouve cet auteur brillant. Il s’agit d’une innovation en littérature très courageuse, presque folle, personne n’aurait cru que cela marcherait, même pas lui, et pourtant… ! Pour les dubitatifs, je dirais qu’il faut être prêt à revoir sa conception du roman pour l’apprécier, savoir profiter d’une forme de littérature qui se contente d’être une voix avant tout, qui a trouvé une forme d’indépendance dans la séparation d’avec l’esthétique du « style ». Karl Ove Knausgaard rentre officiellement dans la liste de mes auteurs préférés !

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La Gloire de mon père de Marcel Pagnol

La Gloire de mon père

4ème de couverture :

Un petit Marseillais d’il y a un siècle : l’école primaire ; le cocon familial ; les premières vacances dans les collines, à La Treille ; la première chasse avec son père… Lorsqu’il commence à rédiger ses Souvenirs d’enfance, au milieu des années cinquante, Marcel Pagnol est en train de s’éloigner du cinéma, et le théâtre ne lui sourit plus.
La Gloire de mon père, dès sa parution, en 1957, est salué comme marquant l’avènement d’un grand prosateur. Joseph, le père instituteur, Augustine, la timide maman, l’oncle Jules, la tante Rose, le petit frère Paul, deviennent immédiatement aussi populaires que Marius, César ou Panisse. Et la scène de la chasse à la bartavelle se transforme immédiatement en dictée d’école primaire…
Les souvenirs de Pagnol sont un peu ceux de tous les enfants du monde. Plus tard, paraît-il, Pagnol aurait voulu qu’ils deviennent un film. C’est Yves Robert qui, longtemps après la mort de l’écrivain, le réalisera.
« Je suis né dans la ville d’Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers. »

Mon humble avis :

Il fait beau, il fait chaud, c’est l’été : c’est le moment parfait pour lire du Pagnol ! Car, je ne sais pas vous, mais moi, des fois, j’aime bien associer mes lectures à la saison, au temps qu’il fait, histoire d’aller un peu plus loin ; l’illusion de l’immersion dans le livre est alors plus optimale. Bref, séduite par la couverture de La Gloire de mon père dessinée par Sempé aux Éditions De Fallois, j’en ai profité pour découvrir Marcel Pagnol et ses Souvenirs d’enfance dans cette Provence qui lui était si chère.

Dès les premières pages de ce récit (sans parler de la préface formidable qui le précède), le décor pittoresque et provençal d’Aubagne, le village natal du petit Marcel, est planté. Une description aussi soucieuse que pour les portraits des membres de sa famille, qu’il présente au lecteur. Il y a le grand-père maternel marseillais, tailleur de pierres, et le grand-père maternel, mécanicien normand mort de la fièvre en Amérique latine… Son père, Joseph, est instituteur – de ceux qui prônent la Laïcité et fuient les curés comme la peste, et cultivent une aversion pour l’alcool, comme tout ce qui peut détourner la raison selon lui, d’où des passages hilarants tant le narrateur fait de cette peur une paranoïa quasi-loufoque et monomaniaque : «  l’on citait le cas d’un violoniste de grand talent, réduit à jouer de la mandoline à cause d’un tremblement spasmodique dû au fait que sa moelle épinière trempait dans un bain de vermouth-cassis. Mais ce qu’ils haïssaient le plus farouchement, c’étaient les liqueurs dites « digestives », les bénédictines et les chartreuses, « avec privilège du Roy », qui réunissaient, dans une trinité atroce, l’Église, l’Alcool et la Royauté. » Mais le petit est aussi entouré d’une mère aimante nommée Augustine, pleine d’attentions pour ses fils.
Car Marcel a aussi un petit frère de trois ans son cadet, Paul, avec qui il s’amuse comme chacun s’amuse avec un frère petit(e), avec un rien, quelques matériaux trouvés deci delà dans la nature pour se faire un déguisement d’Apache et une arme super dangereuse – du moins dans notre imagination. Comment ne pas se reconnaître soi-même dans ces jeux d’enfants, où l’on s’invente des rôles d’aventuriers intrépides, ou lorsque nous ne désirons rien de plus fort que de se construire une vraie cabane dans les arbres. Des jeux pas toujours innocents, certes, quand la cruauté nous pousse à observer et mutiler de petites bestioles inoffensives, sans comprendre la moralité de notre geste… Entre Les Malheurs de Sophie et Le Petit Nicolas, faite de bêtises et de rigolade, l’enfance de Marcel Pagnol est l’enfance de tous les enfants qui furent heureux. Pour ma part, c’est une lecture qui a ravivé beaucoup de bons souvenirs, et c’est plutôt chouette.
Enfin, l’admiration du fils pour le père est tellement empreinte de tendresse et d’amour, que c’est évidemment une relation magnifique et très touchante qui n’a pas laissé mon cœur insensible. Le regard que porte le petit garçon sur son papa fait écho j’en suis sûre à tous les lecteurs qui ont jadis été fiers de leur parent comme d’un héros. Joseph est un homme maladroit et très modeste, qui se fait rabaisser sans mot dire par l’oncle Jules, chasseur de longue date, et qui, par conséquent, s’y connaît mieux que lui en gibier. Lorsque les deux hommes partent à la chasse, c’est avec un fervent espoir que le petit Marcel suit son père dans les bois, priant quelque bonne prise pour son père, qu’il ne veut pas voir humilié d’une défaite, c’est-à-dire d’un retour bredouille au bercail. Et quelle euphorie pour l’un comme pour l’autre, lorsque l’enfant brandit fièrement de derrières les fourrés le butin extraordinaire acquit par son père : deux bartavelles, deux perdrix royales, « Ô Bonne Mère » ! Des scènes de vie merveilleuses, poétiques et tendres, qui sont de vrais moments de grâce dans la vie d’une famille.

Il va sans dire que j’ai adoré cette autobiographie et que je lirai la suite avec – je l’espère – autant de délectation. Car ce livre n’est qu’une bouffé d’air de Provence, ça sent bon le thym, le romarin, il y a le soleil, la garrigue, les cigales, le vent du Mistral, mais il s’agit surtout de souvenirs heureux, restitués avec beaucoup d’humour et de tendresse.