Voyages en Extrême-Orient de Pierre Loti

 

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4ème de couverture :

Officier de marine, écrivain, poète et grand voyageur, Pierre Loti s’est inspiré de ses escales exotiques pour composer une oeuvre abondante et colorée. Dès 1883, il découvre l’Asie à Singapour, et en tirera outre Une relâche de trois heures, deux textes sur l’Annam, Un vieux missionnaire d’Annam et Trois journées de guerre en Annam. Embarqué sur la route de la Chine, en 1885 et en 1900, il fait un voyage au Japon qui lui inspirera nombre de textes pérégrins, dont Japoneries d’automne, mais aussi Madame Chrysanthème et Femmes japonaises. Enfin, Loti effectue en 1900-1901 un long périple à travers tout le continent ou presque – Les Derniers jours de Pékin, Rangoon, les pagodes d’or – qui s’achèvera en apothéose à Angkor. Il en a tiré l’un de ses plus beaux livres, Un pèlerin d’Angkor.Pierre Loti, créateur en rupture avec son héritage d’Occidental chrétien, partage avec ses récits de voyages sa découverte d’autres continents, d’autres cultures, d’autres fois.

Mon humble avis :

Quoi de mieux que de s’embarquer dans un carnet de voyage pour les vacances ? Et pas n’importe lequel, puisque j’ai choisi de découvrir l’Asie avec le recueil des Voyages en Extrême-Orient de Pierre Loti. Grande figure française, écrivain, officier de marine et grand voyageur, cet homme qui représente aujourd’hui une légende est allé visiter les quatre coins du monde, dont les découvertes ont été consignées par l’auteur avec tant de scrupules qu’elles rassemblent de nombreux textes, donnant une œuvre très dense. Aventurier à la recherche d’autres sensations, féru d’exotisme, Pierre Loti m’a aussi laissée entrevoir une autre facette de sa personnalité, peut-être moins connue car moins glorieuse, une certaine condescendance dans le statut de colon, qui lui permettait de pénétrer dans tant de lieux inconnus et sacrés, et surtout un racisme envers cette « race jaune » qui lui déplaît tant, et qu’il ne peut s’empêcher, surtout au Japon, de bafouer.

Du racisme ordinaire

Pierre Loti

Portrait de Pierre Loti (Source : tarihnotlari.com)

Pourquoi on aime Loti ? On aime et on admire sans doute sa curiosité atypique pour l’Ailleurs, le personnage intrépide qu’il fut. Pourtant, lors de ma lecture de Japoneries d’automne, qui regroupe des textes issus de ses cinq voyages au Japon, entre 1895 et 1901, je n’ai pu que tomber des nues en constatant sa propension à critiquer les Japonais… Il ne fait aucun doute que la culture japonaise ne sied pas à Loti, au-delà du simple fait qu’elle est obscure pour tout occidental. Tout en reconnaissant l’abîme qui le sépare des Japonais et qui crée une inévitable incompréhension lors de la confrontation entre les deux cultures, Loti se pose en figure de colon, donc de supériorité face à la « race jaune », comme pour se rassurer en lui-même, contre ce qu’il ne comprend pas. On est bien loin de la vision béate de l’occidental à la découverte de l’Autre. Lui se moque, sans cesse (et c’est insupportable, à force, vraiment), insiste sur l’altérité qui les sépare. Les Japonais font toutes sortes de « singeries », d’ailleurs les hommes sont des singes, et les femmes des guenons. Outre le fait d’animaliser ce peuple, il faut aussi qu’il blasphème, car leurs divinités, trop représentées et semblables à des « gnomes », fait sombrer les Japonais dans des « débauches d’idoles ». Avec quel mépris s’amuse-t-il à les tourner en ridicule ! L’architecture ne convient pas non plus aux goûts du monsieur ; en se moquant de leurs maisons aux parois très fines de papier, leurs « jardinets » soignés, leur goût du minimalisme et de la propreté, il dédaigne leur conception de la pureté. Selon lui, le pays est de toute manière enfermé, à l’heure de ce dix-neuvième siècle finissant, dans des traditions désuètes qui appartiennent à un temps révolu. Et, alors qu’il fait la critique de tant de manières « vieillottes », il ne peut pas supporter la vue de japonaises occidentalisées sans avoir l’irrésistible envie de rire, et regrette qu’elles ne tiennent pas plus à leurs valeurs traditionnelles… D’ailleurs, il y a dans ces Japoneries d’automne une idée constante : celle que les Japonais veulent rompre avec leur culture, comme s’ils trouvaient tous d’un même point de vue l’Occident supérieur de modernité… Mais cela est confondre ses propres opinions avec celles de ce peuple qu’il a davantage interprété qu’étudié. « Toute cette servile imitation, amusante certainement pour les étrangers qui passent, indique dans le fond, chez ce peuple, un manque de goût et même un manque absolu de dignité nationale ; aucune race européenne ne consentirait à jeter ainsi aux orties, du jour au lendemain, ses traditions, ses usages et ses costumes, même pour obéir aux ordres formels d’un empereur. » Certes, le racisme évident de Loti doit être assorti de son contexte, sans lequel on ne peut pas en deviner son caractère banal, à l’époque des colonies. Mais j’ai pour ma part été dérangée par tant d’insultes, même si en remuant cette période de l’Histoire, il est évident que l’on découvre chez de nombreux autres écrivains une même condescendance envers les étrangers.

Des témoignages précieux

Impératrice

L’impératrice Haruko en 1872.

Si je trouve très décevants ses récits japonais, Pierre Loti rend tout de même compte d’un pays en passe de s’industrialiser, mais très loin d’être la grande puissance que l’on connaît aujourd’hui. On se rend mieux compte de la présence européenne et de son incroyable influence. Ce qui m’a le plus marqué, dans ce témoignage, est le renoncement qu’est en train d’effectuer le Japon à l’heure du colonialisme. Renoncement à certaines traditions, empreintes d’un mystère que l’ouverture sur le monde dévoile impudiquement. Lorsque Loti fait le récit de cette cérémonie de l’impératrice « Harou-Ko » dans « L’impératrice Printemps » (l’impératrice douairière Shōken), une cérémonie à laquelle il est convié, il dépeint avec beaucoup de finesse le discret chagrin de cette souveraine accueillant à sa table ces étrangers, quand elle ne devrait pas apparaître, comme toutes ses prédécesseures, devant d’inopportuns convives, devant rester dissimulée dans son palais et se montrer rarement face à son peuple. Ce sont en effet des événements de la grande Histoire, et l’auteur sait se montrer d’une objectivité courageuse lorsqu’il relate les faits qui ont eu lieu lors du débarquement des Français en Annam (territoire de l’actuel Viêt Nam) en 1893. « Trois journées de guerre en Annam » témoigne en effet avec véracité de la cruauté des troupes françaises et alliées débarquées sur ce Protectorat d’Annam… Des passages accablants pour le gouvernement français, qui font scandale. Les derniers jours de Pékin rend compte de l’horreur perpétrée par les Européens et qui semblait conduire au déclin de la Chine. Un saut extraordinaire dans le temps, où cette province arriérée du monde, colonisée, dominée sous l’influence étrangère, violée jusque dans ses tombeaux sacrés, tente de se remettre sur pieds, vaille que vaille, quitte à fraterniser avec l’ennemi… L’écriture use de formules et de termes redondants, ne s’arrête pas devant quelques facilités de langage, mais on ne peut pas nier qu’elle parvient dans ses descriptions, – non sans quelques rapprochements avec des visions que nous connaissons d’ici, avec des analogies avec certains paysages de France – à donner une vraie idée des splendeurs d’Asie. Mais le plus beau récit est peut-être Un pèlerin d’Angkor, dans lequel l’écrivain voyageur replonge dans son enfance, lorsqu’il rêvait d’aventures en contemplant une photographie des ruines d’Angkor, au Cambodge. S’en suit un voyage durant lequel le rêveur d’autrefois achemine son destin vers ce qui reste de l’Empire khmer ; et il retourne en France, dans son grenier d’antan, les cheveux grisonnants, comme il l’avait toujours imaginé, et la boucle est bouclée.

Périples inouïs que sont ces Voyages en Extrême-Orient ! L’auteur déroule devant nous des lieux de magnificence, souvent vus pour la première fois par des européens et qui se dressent là, devant nos yeux, comme revivant de leur ultime gloire. Tantôt outrageant, tantôt attentif à la beauté qui l’entoure, Pierre Loti n’en laisse pas moins une œuvre empreinte de nostalgie, face à la déliquescence de ces régions du bout du monde. Une lecture passionnante vis-à-vis de l’éloignement que représente l’Asie du XIXème/début du XXème siècle, mais qui est pour moi assez fastidieuse à lire, notamment à cause du style suranné de l’auteur.

Le chant des cordes de Kim Hoon

Le chant des cordes

4ème de couverture :

Le vieux roi de Gaya se meurt. Ara, l’une de ses demoiselles d’honneur, s’enfuit dans la nuit afin de ne pas être enterrée vivante avec lui, selon la coutume en vigueur. Tandis qu’elle s’échappe, trente autres élus sont conduits à leur dernière demeure et Ureuk, le maître de musique, est convoqué à la cour afin de trouver le son parfait pour accompagner les funérailles royales. Yaro le forgeron est lui aussi rappelé à son devoir. On lui demande non seulement de réarmer le pays qui est sous la menace du royaume voisin de Shilla, mais aussi de couler les fondations de la tombe du souverain défunt.
Dans un roman épuré se déroulant dans la Corée du VIe siècle, Kim Hoon évoque des destins individuels à l’ombre de l’Histoire de leur pays, secoué par la violence et la guerre. Malgré le bruit et la fureur du monde extérieur, tous sont à la recherche de leur vérité intime, tout comme le musicien Ureuk est en quête du parfait chant des cordes.

Mon humble avis :

Me voici embarquée dans la Corée du VIème siècle, avec ce roman, Le chant des cordes, écrit par Kim Hoon, un auteur coréen qui s’est lancé tardivement dans la fiction après avoir mené une carrière de journaliste dans son pays. Ce livre paru cette année chez Gallimard fait écho à son autre grand roman Le chant du sabre. Romans historiques, ils n’en gardent pas moins une distance vis-à-vis des faits, un espace de liberté qui permet à ce romancier et poète d’exercer son art. Entre épopée et méditation contemplative, Kim Hoon nous projette au temps des Trois Royaumes de Corée, une période de conflits dans l’histoire coréenne, durant laquelle Shilla, Goguryeo et Baekje se disputent les territoires de la péninsule au pays du Matin calme. La confédération de chefferies de Gaya doit enterrer son roi mourant, et survivre aux invasions ennemies. L’auteur dépeint une époque marquée par l’avènement de la ferronnerie au service de la guerre. Ainsi Yaro, le maître ferrailleur sert-il à façonner des armes de plus en plus tranchantes, quand d’autres, comme Ureuk le maître de musique, survivent dans ce monde de violence… Lui propose ses simples chants éthérés à l’aide de sa cithare.

Carte des Trois Royaumes

Carte des Trois Royaumes de Corée à la fin du Vème siècle

D’une écriture sobre et directe, Kim Hoon, gardant peut-être ce détachement du journaliste qui a vu des choses terribles, relate l’histoire de son pays en prenant soin – non pas de faire attention à la véracité du déroulement (il n’est pas historien), mais de décrire les drames qui se jouent dans ces villages ravagés par le feu, lors de ces printemps dont la fonte des neiges découvre des cadavres ensevelis par milliers, de savoir décrire l’horreur sans tomber dans la lamentation et le maussade récit des atrocités commises années après années. Ce n’est pas une objectivité froide, mais simplement une volonté d’avoir une perspective à la fois hors de l’histoire, tout en y étant inscrit en dedans. Car c’est bien en visitant l’âme de ses personnages que l’auteur parvient à insuffler à son roman une familiarité, voire une intimité. Ara, la jeune courtisane qui s’enfuit dans les bois pour échapper à l’inhumation vivante lors des rites funéraires du roi, retarde un temps son destin tragique ; elle est jeune, et ne rêve que de vivre, et s’élance hors des remparts du palais. La jeunesse est tantôt élancée par une soif de vivre, de s’unir à la nature, au son des vibrations de la cithare d’Ureuk, comme son jeune élève Nimun, tantôt elle est fougueuse, avide du sang de l’ennemi, prête à trahir son royaume, tel le roi Wolgwang. Même si Yaro, le maître forgeron, appartient à la guerre en fabriquant des armes de destruction, le vieil homme est un malgré lui, obéissant à la menace qui pèse sur lui s’il ne fournit pas les armées. De même, Ureuk est aussi un vieil homme dégageant de la grâce, de par ses réflexions sur la musique. Ce son qu’il produit, avec application et patience, ce son qui naît du vivant, qui ne peut vivre sans lui, et qui par là même est célébration de la vie : « « La mort emporte avec elle et le corps et le cœur. Mais le son est lié au corps, et au cœur. Le son est une manifestation du vivant. » » Le fer sert à tuer, il s’aiguise, le plus possible, jusqu’au vide, il naît lui aussi d’un art, d’une technique, mais il a la tâche d’éliminer facilement l’adversaire, il fait taire le son, la musique, pour qui n’est plus là pour l’entendre. Poète, Kim Hoon sait user de symboles, mais aussi d’un langage organique, au plus près de la nature et du vivant, justement. Il donne à voir au lecteur de magnifiques paysages, des visions chaque fois renouvelées d’un fleuve qui serpente entre les monts, des animaux, des forêts de bambous verdoyantes, et il devient charnel lorsqu’il s’agit de décrire les hommes et les femmes qui peuplent son roman, des corps jeunes, qui s’ouvrent au vent, ou des corps s’épousant, des corps s’épuisant, des corps se mourant, lentement. C’est directement la mort et la vie qui s’opposent, sur deux fronts différents, l’un fait de sang et de pourriture, l’autre de lait et de vitalité. L’un de préceptes divins proclamant la mort d’innocents pour satisfaire la voie des astres, l’autre, qui va comme coule le fleuve, dans la simplicité et la contemplation poétique de ce que la nature a à offrir. Le musicien Ureuk, plutôt silencieux, doit s’adapter à un monde où les rois meurent dans des conditions immondes, jusqu’à devenir des déchets humains, et sont enterrés sur des lits de fer – encore lui –, et entourés de fidèles enterrés vivants, sur une crête qui s’élève aux cieux, comme s’ils étaient des dieux. Sa pureté est mise à rude épreuve, d’autant plus que ce monde de guerre est extrêmement versatile, puisque la stratégie fait de vos amis des ennemis, puis de vos ennemis de nouveaux alliés dans la bataille. Une guerre qui se retourne sur elle-même, absurde et infiniment dévastatrice.

Kim Hoon

Kim Hoon © LTI Korea

À travers les ravages de la guerre, nous suivons la disparition progressive du petit territoire méridional qu’est Gaya, qui vient se fondre dans le royaume de Shilla, qui unifiera la péninsule. Mais derrière les échos des fers qui s’entrechoquent dans les plaines, les vallées et les montagnes, résonne aussi la poésie de la cithare, et la vie qui continue d’habiter les personnages, pris dans la guerre malgré eux. La fin du roman est un peu bavarde, mais cela reste une merveilleuse histoire, très sombre, mais d’une pure beauté.

Bilan du mois de juin 2016

Le bac est passé, les vacances sont là : il est temps de faire le bilan de ce mois de juin agité et maintenant derrière moi ! Sachant que je n’arriverais pas à me plonger dans un livre sans penser aux révisions, j’ai préféré attendre que les épreuves les plus coriaces se passent en lisant des bandes dessinées. (Sans parler de ma relecture de Œdipe Roi de Sophocle et la lecture de La tragédie grecque de Jacqueline de Romilly ainsi qu’un livre de philo.) Ce n’est que vers la fin du mois que j’ai redécouvert ce plaisir de la lecture, qui m’avait tant manqué ! Quelques romans, dont une grosse déception intersidérale de l’espace, le pire roman de l’année lu à ce jour.Bilan du mois de juin - I

Bilan du moi de juin - II