Adulteland de Oh Yeong Jin

Adulteland

4ème de couverture :

Au bar d’Adul­te­land, parc d’at­trac­tions exclu­si­ve­ment réservé aux adultes, un homme boit un verre en compa­gnie d’une incon­nue et s’aperçoit qu’elle a les souve­nirs et la person­na­lité de sa défunte épouse. Qui est-elle réel­le­ment ? Est-ce le hasard qui l’a mise sur son chemin ?

Dans ce polar d’an­ti­ci­pa­tion désen­chanté, l’in­tel­li­gence arti­fi­cielle et la robo­tique ont fait de tels progrès que des huma­noïdes font leur appa­ri­tion, inter­ro­geant l’hu­ma­nité sur sa nature profonde. Oh Yeong Jin dépeint un futur crédible qui annonce le monde de Blade Runner.

Mon humble avis :

Le robot AlphaGo a montré il y a de cela quelques mois en battant le champion de monde du jeu de go que l’intelligence artificielle est en plein essor. Les avancées technologiques en matière de robotique nous invitent de plus en plus à nous interroger sur la menace possible d’un tel progrès, à prendre plus que jamais en considération l’éthique et notre responsabilité. Les robots sont-ils en passe de dépasser l’homme ? Oh Yeong Jin, auteur de manhwas, les bandes dessinées coréennes, se penche dans Adulteland sur les dangers que peut représenter l’innovation cybernétique, et ce que cette soif de vouloir toujours aller plus loin révèle de l’humain.

Un futur déshumanisé ?

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Oh Yeong Jin (Source : flblb.com)

Oh Yeong Jin a suivi des études techniques puis a travaillé à la Société Coréenne d’Électricité à Séoul (Kepco), une société qui rappelle l’entreprise spécialisée dans la batterie au lithium (PKE) pour laquelle Park Yongbae, le protagoniste de l’histoire, travaille en tant que chercheur. Une expérience qui a sans aucun doute nourri son inspiration, pour le pire. Adulteland, ou originalement intitulé Adult Park (어덜트 파크), est un parc d’attractions pour adultes. Rien de sexuel là-dedans, car les hôtesses humanoïdes qui assurent le divertissement ne sont là que pour mener la conversation avec des hommes profondément seuls. En effet, dans une société qui laisse de moins en moins de place aux relations humaines, la solitude et l’exploitation par le travail parachèvent d’épuiser l’homme de toute audace, voire de toute envie de vivre… Yogi, robot phare du parc propose une vision des clients et de l’humanité qui en dit long : « Les humains sont vraiment bizarres. On dirait qu’à l’abri des regards ils creusent leur propre tombe en dégringolant de plus en plus bas. Plus on creuse, moins on peut s’en sortir, on se conforte dans cette position, tout replié au fond d’un trou. Ça me fait de la peine de voir des gens se réfugier au fond d’eux-mêmes pour fuir ce qui les entoure. » Park, le anti-héros bourru et peu bavard souffre du poids que l’existence fait peser sur ses épaules : un travail qui le consume à petit feu, un emploi qui se voit d’ailleurs menacé par les coupes budgétaires, une histoire d’amour qui lui laisse encore un goût amer, des amis avec lesquels il n’arrive plus à communiquer correctement… Cette solitude isole chacun des personnages comme Gangmo, récent propriétaire d’un bar après avoir vécu à la rue, s’étant réinséré dans la vie active grâce à la vente de sa vessie, et dont le choix reste incompréhensif pour Yongbae, d’abord effrayé puis insensible. Oh Yeong Jin dépeint une histoire terrible entre science-fiction et polar sordide. Entraîné dans une espèce de fatalité, le lecteur suit les personnages jusqu’à leur perte totale d’humanité, notamment avec la révélation finale qui éclaire le passé de Seo Junho, ancien collège de Park…

Dans cette bande dessinée, Oh Yeong Jin annonce un monde peu glorieux en prenant appui sur un présent qui avance à tête baissée et à une vitesse folle. Les relations humaines ne sont pas toujours faciles mais croire que le robot est un meilleur compagnon semble illusoire. Écoutons-nous les uns les autres avant qu’on ne se sente obligés de créer des parcs pour adultes, devenus insensibles, dénués d’empathie, mécaniques, en somme – et moins humains que des humanoïdes.

 

De la beauté de Zadie Smith

De la beauté

4ème de couverture :

Rien ne va plus pour le très britannique Howard Belsey, spécialiste de Rembrandt et gauchiste convaincu, qui végète en fin de carrière dans la petite université de Wellington, près de Boston : son épouse vénérée, l’Afro-Américaine Kiki, lui bat froid depuis qu’elle le sait coupable d’infidélité ; leur fils aîné, Jerome, s’est réfugié chez Monty Kipps, l’ennemi juré de Howard, un intellectuel anglo-antillais ultra-conservateur ; enfin, voilà que Monty lui-même débarque à Wellington comme professeur invité. Il est accompagné de sa famille et notamment de sa troublante fille Victoria. Et le chassé-croisé sentimental va commencer. Tandis que fait rage un débat sur la discrimination positive, les épouses des deux rivaux se lient d’amitié, Zora Belsey s’entiche d’un jeune slammeur du ghetto, son frère Levi d’un groupe de réfugiés haïtiens…
Zadie Smith aborde ici de front les enjeux les plus brûlants du XXIsiècle : le métissage culturel, l’héritage colonial, les rapports de classes, l’opposition entre Europe et Amérique. Mais cette fresque foisonnante et tragi-comique, d’une invention verbale sans cesse renouvelée, offre aussi une méditation tendrement ironique sur ce qui unit les êtres et donne un sens à leur vie : la quête de la beauté ; l’effort pour s’ouvrir à l’autre ; les liens affectifs en tous genres. Car De la beauté pourrait tout aussi bien s’intituler De l’amour.

Mon humble avis :

De la beauté est le troisième roman de la britannique Zadie Smith, considérée à ce jour comme une des auteurs outre-Manche les plus remarquables de son temps. À travers une famille anglaise immigrée aux États-Unis, dans laquelle le métissage et les différences entre les générations créent des incompréhensions, sans parler de la crise qui traverse le couple de Howard et Kiki, la romancière parvient à créer un chassé-croisé familial, à capter ce moment instable où chaque membre tente de retrouver sa place. Ainsi Kiki, Howard, et leurs enfants Levi, Jerome et Zora gravitent-ils au tour du nœud familial, tout en vivant chacun individuellement leur expérience laborieuse d’une lutte qui semble toujours converger vers un seul but : la beauté.

Une quête identitaire

Dès le début du roman, le lecteur est invité à s’introduire dans la résidence style Nouvelle-Angleterre des Belsey. Parvenant dans ce lieu privé, ce lieu des retrouvailles et des partages, il découvre une famille réglée par les habitudes et un style de vie qui leur est propre. Cependant, il semble de plus en plus évident que, jusqu’au choix de la décoration, il y a une volonté de montrer d’emblée aux visiteurs à quelle famille – choisie, construite – il a affaire. Détails dissonants qui fissurent l’image polie d’une caste parfaite… Et Jerome,

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Zadie Smith (Source : vice.com)

le fils aîné des Belsey, s’est entichée de la fille de Monty Kipps, l’ennemi juré de son père, et il compte même l’épouser, annonce-t-il à ce dernier par mail. Événement agitateur comme le premier d’une longue chaîne à venir, il témoigne de la volonté du personnage à vivre librement son amour pour Victoria, à s’affirmer dans cette révélation. Pourtant, comme rien n’est simple dans ce roman, Jerome verra sa vérité réduite à néant lorsque sa fiancée le larguera. Entre les deux classes privilégiées des Kipps et des Belsey, pourtant afro-américaines ensemble, un mur les sépare, et c’est la divergence d’idéologies. Car Howard, gauchiste libéral convaincu, se refuse à tolérer qu’autrui puisse penser autrement. Pour ce personnage, la quête de soi est une affirmation qui rend impossible à l’autre d’être différent sans remettre son identité en doute. Ainsi l’auteure dépeint-elle un homme droit comme un i, se targuant de ses propres théories compréhensibles seulement pour lui-même, mais incapable de se remettre en question. Universitaire wellingtonnien malheureux car bien moins populaire que son rival, Howard se refuse à se voir tel qu’il est, en l’occurrence un homme qui commet l’adultère, sans aucune réflexion, avec l’adhésion stupide du pauvre type guidé par ses hormones. Et puis, victime de l’instinct vil de son mari, Kiki Belsey tente de faire face à la tempête, et c’est avec beaucoup de tendresse que Zadie Smith regarde son personnage qui tente de dépasser le cliché de la « forte et valeureuse femme noire » qui l’emprisonne, et sa solitude, cet espace laissé vacant par son mari et ses enfants, chacun occupé à vivre leur vie. Et puis il y a Levi, Levi l’incompris, seul face à lui-même, encore plein de rêves, qui se tient à l’écart de l’ambiance anxiogène, et parvient à se reconnaître à travers les laissés pour compte débarqués d’Haïti, considérant que la vraie vie c’est le « bitume ». Levi est aussi prisonnier de sa couleur de peau, lui qui voudrait être plus noir qu’il ne l’est, plus démuni qu’il ne l’est, victime d’un entre-deux qu’il n’a pas choisi, pour trouver sa vérité. L’expression de soi passe par cette quête pour se trouver, chemin tortueux que les personnages arpentent tant bien que mal.

Une réflexion sur ce qui rassemble les êtres

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Quoi de mieux quand on parle de beauté, que d’illustrer le propos avec le visage de Zadie Smith ! © REX FEATURES

Mais si se trouver soi-même dans un contexte où classes sociales, générations, métissages et conflits raciaux se confrontent est un exercice, la recherche de la beauté, dans son sens le plus large, si elle est commune à tous les êtres, donne lieu à des trajectoires personnelles toujours plus étonnantes les unes que les autres. D’abord Howard, le premier à se refuser au plaisir de la beauté dans l’Art, à torturer Rembrandt sous toutes ses coutures pour réfuter le statut de génie qu’on lui attribut, discourant des heures et des heures pompeuses sur l’artiste, tenant pour beaux des idéaux artistiques complexes et originaux, est le même homme qui se laisse séduire par la beauté de l’aguichante Victoria, ou Vee, oubliant très vite ses hauts critères esthétiques pour le derrière de la jeune femme. Avec une ironie – pas toujours de très bon goût -, Howard est exposé comme le bonhomme le plus trivial qui soit, dérogeant en un clin d’œil à tous ses principes, faits de beaucoup d’idées… et de vent. Zora, elle, étudiante modèle en soif de réussite, voit sa rigidité académique faillir lorsqu’elle tombe amoureuse d’un jeune slammeur du ghetto, aussi beau que talentueux. La beauté renverse tout sur son passage et donne du fil à retordre aux personnages. Bien que Jerome ait, avec du temps et de l’exercice, oublié la beauté de son premier amour et ait surmonté sa souffrance, son frère Levi commence sa propre quête. Bercé par le rap, dont il saisit le sens profond, il se laisse entraîner par son envie de vivre la vie difficile de la rue, accompagnés par ces réfugiés haïtiens qui ont un lourd passé et de belles cicatrices. Enfin, Kiki Belsey s’est liée d’amitié avec la femme de Monty Kipps, repoussant plus loin les préjugés pour partager une relation humaine simple avec un être qui se révèle être de la même sensibilité…

De la beauté de Zadie Smith fait donc trace de l’émancipation des individus et de leurs singulières aspirations vers un idéal qui saura leur donner une légitimité et une place dans une société multiculturelle et disparate. La beauté serait en effet ce qui serait à même d’unir les personnes vers un objectif commun. Si la réflexion qui se cache sous ce récit tragi-comique offre une perceptive originale sur l’humanité, on peut néanmoins regretter une multiplicité trop importante de personnages et une ambivalence entre le drame et l’humour qui rend le propos moins lisible du texte, et efface le caractère dense des protagonistes.

Toutes les choses de notre vie de Hwang Sok-yong

Toutes les choses de notre vie

4ème de couverture :

Gros-Yeux a quatorze ans lorsqu’il arrive avec sa mère dans l’immense décharge à ciel ouvert de Séoul. Là vivent pas moins de deux mille foyers, dans des cahutes accrochées au flanc de la montagne d’ordures, en une société fortement hiérarchisée dont le moindre aspect – travail, vêtements, nourriture, logement – provient des rebuts du monde extérieur.
Gros-Yeux se lie d’amitié avec un garçon disgracié, un peu simple d’esprit, qui lui fait découvrir les anciens habitants du site, ou plutôt leurs esprits bienveillants, lorsque l’île de la décharge était encore une terre vouée aux cultures agricoles et aux cultes chamaniques.
Car ce sont les êtres démunis, abandonnés des hommes, enfants, marginaux, infirmes, qui entretiennent la mémoire de ce qui n’est plus, l’étincelle du vivant là où tout se périme et se corrompt. Ils communiquent avec l’invisible, un monde où tout respire et vit ensemble.
Hwang Sok-yong ne donne pas de leçons, non, il donne à voir. Des images se lèvent et ne nous quittent plus. A l’opposé d’une logique marchande où les choses sont destinées à une rapide destruction, ces images nées du pouvoir des mots ne s’altèrent pas, continuent à briller dans notre imaginaire.

Mon humble avis :

Toutes les choses de notre vie est un roman coréen de Hwang Sok-yong dépeignant la vie des hommes et des femmes qui, de 1978 à 1993, ont vécu dans la décharge de Nanjido, vivant des déchets affluant tout droit de Séoul. Plaidoyer politique et écologique, il pointe du doigt la croissance économique de la Corée du Sud, celle-ci se faisant au détriment des plus pauvres, relégués de l’autre côté du fleuve Han, croissance se faisant contre le gré de la nature. L’auteur dénonce les dégâts tant humains qu’écologiques, mais il suit aussi l’évolution des âmes, ce qu’elles deviennent dans un monde où tout périt et se corrompt. Nostalgie de l’Âge d’or de l’Île aux Fleurs, quand il s’agit en fait de l’avènement de l’Âge d’or des Déchets.

Montrer l’invisible

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Hwang Sok-yong en 2009 © Raphaël Gaillarde – Gamma

Sous la dictature du Park (Park Chung-hee), la Corée des années 70 prend un essor considérable dans la mondialisation, elle devient l’un des quatre « Dragons ». Le pays s’industrialise, et la population devient de plus en plus consommatrice. Hwang Sok-yong donne au lecteur des images de cette réalité marchande, se plaçant en marge de l’activité urbaine. Que se passe-t-il derrière cette apparente situation de développement industriel, qui ne profite pas à tous ? Justement, l’auteur en profite pour reprendre un thème cher à ses yeux : le sort des oubliés, déjà évoqué dans son roman Princesse Bari. Être démunis, mis à l’écart par les hommes, tels que ses objets nouveaux destinés à une consommation rapide, puis au rejet. Ils ne « vivent » pour ainsi dire pas, mais tentent, avec les moyens qu’ils trouvent, de survivre. La collecte des déchets est un système complexe et hiérarchisé, où chacun prétend à une part. Le paysage qu’il nous est donné de voir est catastrophique, de couches en couches, les déchets confèrent à Nanjido, ancien village paisible et fleuri, une atmosphère étouffante ; la nature a presque disparu. Pourtant, « tout respire et vit ensemble ». Car, malgré la destruction, cette communauté qui cohabite sur la colline, dans des baraquements faits de bric et de broc, voués d’ailleurs à un terrible incendie, ont su garder, de part la dureté de l’existence qu’ils mènent, des valeurs anciennes, en somme une authenticité en dépit d’un pays qui oublie ses rites traditionnels, ses croyances chamaniques. Comme si la morale disparaissait en même temps sous les détritus, au moins les habitants de la décharge savent-ils la valeur de « toutes les choses de leur vie ».

Une critique qui tranche net

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Jeunes coréens dans les déchets de Nanjido (Source : rpress.or.kr/xe/13080)

Le roman prend donc partie dans un monde que l’auteur sépare en deux. D’une part les plus forts, participants à la logique de la production et à la consommation de masse, eu égard aux démunis, dépossédés de leur empathie et même de leur âme ; puis, de l’autre côté, leurs victimes directes, qui subissent les effets de cette industrialisation sans en perdre pour autant leur authenticité et leur bonté d’âme, leur pureté. Ainsi l’on reconnaît dans les romans de Hwang Sok-yong les âmes pures grâce aux lueurs des âmes errantes qu’ils sont seuls à pouvoir voir. Ils peuvent communiquer avec ceux que la plupart ont oubliés. Gros-Yeux, le jeune protagoniste du roman, suit avec son ami le Pelé – surnoms qui mettent en évidence leur déshumanisation – les anciennes populations agricoles de l’Île aux Fleurs, qui cultivaient jadis les terres pour nourrir les habitants de la ville. En l’occurrence, la famille que les enfants suivent dans les bois a été décimée par le gouvernement du général et la création des chaebols. Si l’auteur accuse souvent ostensiblement ceux qu’il considère comme coupables, il y a dans ce roman des moments de fulgurance quand se glissent des allusions au Saemaeul par exemple, avec le fantôme qui porte une casquette aux couleurs de ce mouvement, le « Nouveau Village », lancé en 1970 pour moderniser l’économie rurale et améliorer les conditions de vie dans les campagnes… Ironie encore, quand on assiste à cette venue de l’« Association des fidèles de l’église Paradis » venue distribuer des victuailles aux enfants de l’école, toute en sourires devant l’objectif de la caméra, représentation hypocrite dans le but d’attirer la jeunesse pour l’éloigner du communisme.

Roman engagé politiquement et écologiquement, on peut regretter néanmoins son regard rétrospectif sur une société qui évolue nécessairement vers sa déliquescence. Le combat de l’auteur est louable dans la mesure où il expose les recoins sombres du mal développement coréen, pourtant, on peut regretter une manie d’être bloqué dans une nostalgie d’un temps qui n’est plus, et d’une colère, dissimulée derrière des portraits qui manquent parfois de subtilité, qui tend à faire culpabiliser non pas le système en lui-même, mais ceux qui y participent – c’est-à-dire la grande majorité de la population. Quand le narrateur crache sur les habitants urbains en disant qu’ils ne verront jamais les âmes car ils ont perdu leur pureté, c’est comme pointer du doigt sans discernement des coupables. Cependant, ce point de vue manichéen et pathétique n’enlève rien à l’importance du propos, qui est touchant quand on sait que Hwang Sok-yong lui-même a connu l’originelle Île aux Fleurs puisqu’il s’y promenait petit et vivait de l’autre côté de la rivière.

Réparer les vivants de Maylis de Kerangal

Réparer les vivants

4ème de couverture :

« Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps. »

Réparer les vivants est le roman d’une transplantation cardiaque. Telle une chanson de geste, il tisse les présences et les espaces, les voix et les actes qui vont se relayer en vingt-quatre heures exactement. Roman de tension et de patience, d’accélérations paniques et de pauses méditatives, il trace une aventure métaphysique, à la fois collective et intime, où le cœur, au-delà de sa fonction organique, demeure le siège des affects et le symbole de l’amour.

Mon humble avis :

Maylis de Kerangal tisse le réseau de cette communauté familiale, médicale, autour de Simon Limbres, cet entrelacs de geste qui forme une chaîne qui unit les vivants autour du défunt. L’auteure s’empare d’un sujet rétif : la greffe d’organes. Ce roman aux dix prix littéraires emporte le lecteur dans une aventure matérielle, langagière, 24 heures dans un hôpital, parmi les morts et les vivants, tantôt dans une impétuosité à bout de souffle, à cœur battant, tantôt dans le ralentissement, où le récit s’installe, se fait une place de silence pour observer l’enclenchement des gestes, comme les différentes strates d’un processus vers la transplantation, vers la fin d’une épopée.

Une aventure langagière

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Maylis de Kerangal © Jean-France Robert

Rentrer dans le livre comme Simon franchit les vagues glacées et les cailloux, s’intégrer à cette lecture est une expérience quasi physique tant on est happés par l’écriture de Maylis de Kerangal, dense et profonde, d’un lyrisme emporté et extrêmement contrôlé à la fois. Au lieu de cloisonner le récit dans la crainte et la douleur, elle déplie, dans une circulation effervescente, l’ensemble des gestes qui entourent la mort de Simon Limbres, 19 ans, jeune surfeur décédé dans un accident de voiture, une mort soudaine qui le renvoie dans les limbes. Le lyrisme permet à l’auteure de tout déplier, de tout dire, sans tomber dans le pathos. Un lyrisme froid, épidermique, qui sait se positionner à la bonne distance, et incise au bon endroit, là où se niche l’amour, la souffrance, ce lieu de tous les affects : le cœur. La sémantique du lexique médical est intégré au récit, preuve, comme tente à si bien le montrer l’auteure, qu’il n’y a pas de sujet dont la littérature ne puisse s’emparer. La médecine et ses codes sont humanisés, solubles avec la poésie qui habite Réparer les vivants.

Organique et métaphysique
Le roman s’ouvre sur la dernière vague, le dernier rouleau comme un couloir dans lequel Simon passera. Une prise de risque dont il ressort indemne mais au-delà du danger évité il y a surtout cette passion pour le surf, un rapport à la nature et au monde organique. Le terme d’« organe » est d’ailleurs au centre du récit, en tant que partie de l’être humain, comme objet défini avant tout par sa fonction biologique, matérielle, technique, mais il désigne aussi le cœur, toutes ses émotions emmagasinées et inoculées au cours de son expérience. « Même déchu – le muscle en exercice ne suffisant plus à séparer les vivants et les morts –, il est pour lui l’organe central du corps, le lieu des manifestations les plus cruciales et les plus essentielles de la vie […] »… Le roman ainsi ne se borne pas à observer l’organe de Simon qui bat encore, mais à tous les autres qui battent encore autour de lui, tous ces cœurs qui battent à l’unisson, faisant de cette aventure humaine et chirurgicale une épopée individuelle et collective, et nous renvoie à ce pourquoi nous vivons, nos amours, nos passions, dans ce parallélisme entre fonctionnement corporel et sentiments. Le savoir archaïque des chirurgiens replace l’acte de réparer l’homme dans un schéma voué à ce répéter siècles après siècles et le confine à quelque chose d’intime et universel.

Réparer les vivants figure la trajectoire de l’empathie qui circule entre les vivants, roman de deuil en mémoire du héros qu’est le jeune personnage, et comment s’est-il imprimé dans la conscience de ceux qui l’ont aimé. Avec la transplantation de ses organes comme une réparation de sa mort, toute la communauté des vivants autour de lui communique, se connecte, se ressoude. Roman sonore, magique, et organique, il fait trace de l’éternel cheminement des passions et offre également un questionnement philosophique sur la mort cérébrale.